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La traduction du Répertoire (2), par G. Broussalian

Publié : 07 sept. 2014, 16:38
par Afyon
Partie 2 : Le sacrilège, le révolté

Nous abordons un épineux chapitre difficile à exposer, un peu ardu et très contestataire. Mais il est essentiel pour comprendre ce qui m’a éloigné définitivement de mon Maître et conduit inexorablement sur le Banc des Pestiférés. Une lutte inégale de l’élève inconnu Georges Broussalian, le pot de terre, contre le Grand Patron, le Docteur Pierre Schmidt, l’illustre pot de fer.
Mes cinq années d’Enseignement auprès du Docteur Pierre Schmidt sont à la base de mes connaissances en Homéopathie. J’y suis resté fidèle dans le fond, mais absolument pas dans la lettre, l’exposé de tous les principes du Maître.
L’acquisition de cette Science ne fut pas un long fleuve tranquille, sans remous, ni tempêtes. Mon tempérament ne peut se renier. Natif du Taureau, fonçant à corps perdu, sabots plantés en terre, cornes en avant! Ma nature profonde, allait réapparaître au grand jour, assez vite. Sans jamais renier la valeur de l’Enseignement qui m’a été donné, je soulevais quelques critiques fondamentales qui allaient remettre en question tout l’ordre établi, l’édifice tant respecté de Pierre Schmidt.
Il convient d’abord de valoriser, définir et cadrer exactement l’enseignement du Docteur Pierre Schmidt, en rapport avec la situation de l’homéopathie en France en 1960. C’était la seule école Purement Uniciste de langue française. Dans un pays profondément pluraliste il se battait pour pratiquer et faire connaître le difficile Unicisme. Pierre Schmidt nous a légué le Répertoire, en anglais, de Kent. C’est, à mon avis, sa plus grande valeur, son plus grand mérite. Tous les cours dispensés étaient en accord avec le Répertoire, notre véritable «Bible» entre les mains du Patron. C’était la référence absolue. Pendant le cours, si le Maître affirmait «Ce n’est pas dans le Répertoire», l’affaire était conclue, rejetée sans distinction, sans aucune autre forme de procès. C’était la condamnation absolue, irrévocable. A l’inverse, Pierre Schmidt avait une connaissance absolument phénoménale du Répertoire. Souvent, le livre fermé devant lui, il nous indiquait : «Ouvrez le Répertoire à la page XXX, vous trouverez ce symptôme, rare, étrange, inusité !!». Tout cela à la stupéfaction et à la grande admiration unanime de tous les novices assistants, médusés que nous étions. Nous avions un profond respect de l’étendue du savoir de notre Maître.
En plus du Répertoire en anglais, les Cours s’appuyaient sur l’œuvre princeps de Kent : «Science et Art de l’Homéopathie », Traduction du Docteur Pierre Schmidt, bien sûr ( Nous ne possédions pas cet ouvrage, il fut réédité par le Maître, seulement en 1985). Ce livre, doctrine rigide, austère, sévère de Kent, est une suite de commentaires, mais sur la cinquième édition de l’Organon, seule connue à cette époque de l’auteur.
Par ailleurs, Pierre Schmidt avait aussi traduit en français la Sixième Edition de l’Organon dont, curieusement, il ne nous parlait jamais. A vrai dire, le Patron suivait exclusivement les stricts et rigides préceptes de l’enseignement de Kent. Etrangement, il ne nous commentait jamais la Sixième Edition de l’Organon, pourtant sa propre traduction ! Quand, parfois, un médecin osait demander timidement des éclaircissements sur les 50 000 ème de Hahnemann, pourtant apparus dans cette Sixième Edition, il éludait rapidement la question. Il prétendait qu’Hahnemann était très âgé alors et que ces dilutions n’avaient pas de valeur à ses yeux.
Comme James Tyler Kent, Pierre Schmidt utilisait les doses sèches de Kent aux dynamisations et échelles suivantes : 200K, 1000K, 10 000K, 50 000K, préparées en Korsakoviennes à partir des 30 CH Hahnemanniennes. A chaque fois, le moment de la Seconde Prescription, la Répétition du remède, un nosode, un Antidote, ou un nouveau remède, suivant le strict enseignement de Kent, posaient des problèmes délicats avec des discussions byzantines, infinies. L’espace de temps plus ou moins long entre les prescriptions bénéficiait toujours de larges granules de Saccharum Lactis aux dilutions virtuelles multiples.
[A la lumière, aujourd’hui des cours lumineux du Docteur Bruno Laborier, je dois dire que toutes ces discussions subtiles fondées sur la rigidité de la Prescription Kentiste nous paraissent anachroniques. De plus, si James Tyler Kent et Pierre Schmidt avaient eu connaissance des « Journaux de Malades de Hahnemann »,rapportés par Bruno Laborier, ils seraient confondus. Ils verraient combien le Maître changeait souvent et facilement de remèdes, de dilutions et même de dynamisations.]
Mais revenons à l’enseignement rigide de mon Maître Pierre Schmidt. J’ai campé, de mon mieux, dans l’aparté ci-dessus, le décor vivant, l’atmosphère réelle des cours. Passons maintenant à la substance proprement dite des cours, à la formation elle-même.
Dès mon retour du premier cours à Lyon, charmé par l’élégante, la prestigieuse prestation et surtout ébloui par le savoir du Maître, je commandais aussitôt un Répertoire de Kent en anglais, auprès des Laboratoires Dolisos à Paris. Je reçus rapidement une très belle et luxueuse édition indienne, à la belle reliure et imprimée à Calcutta.
Mais, bien vite, plongé tout seul, dans ce volumineux ouvrage de 1436 pages, et surtout sans la présence dirigeante, apaisante, rassurante du Professeur, je fus totalement effrayé, déstabilisé. Certes, la structure d’élaboration du Répertoire, sa construction, avec ses sous rubriques, ses modalités, ses latéralités était parfaite. C’était une réalisation remarquable. Les Sections du livre aussi étaient particulièrement claires, séparées, individualisées : Psychisme, Vertiges, Tête etc.
Mais une incohérence majeure sautait aussitôt à mes yeux et me troublait profondément. Tout était mélangé, confondu, pêle-mêle, tous les symptômes se suivaient dans un ordre alphabétique strict, sans aucun classement différentiel logique.
Ainsi, pour chaque symptôme subjectif, objectif, lésionnel ou autre, il fallait chercher, feuilleter tout le Répertoire à chaque fois! A moins, bien sûr, de tout connaître comme le Patron. Lui, évidemment, il savait par cœur parfaitement si ce signe se trouvait ou non dans le livre. Autrement dit, sans le Maître, il fallait se plonger des heures durant dans le Répertoire pour des recherches fastidieuses, lassantes. Je trouvais ce travail de recherche inutile et fatigant. Ma réaction, après quelques jours harassants de prospection et surtout par le manque de temps professionnel, se solda par un retour du volumineux du Répertoire aux Laboratoires Dolisos !
Voila, mon premier contact instinctif avec ce magnifique Répertoire, réaction de rejet, désenchanté, je le renvoyais, aussi sec, aux Laboratoires Dolisos!
Puis, pris de remords, reconnaissant la valeur inestimable de l’ouvrage et regrettant l’aura, la personnalité du Maître, je décidais de continuer ma formation chez le Docteur Pierre Schmidt. Dans ce but, j’acquis ainsi, à nouveau le Répertoire anglais, imprimé aux Indes. Mais dans mon esprit frondeur commençait à germer l’idée insensée, impensable, orgueilleuse de traduire, tout seul, ce livre imposant en français.
Il y avait, certes, un «Groupe Officiel de Traduction du Répertoire, sous la direction du Docteur Pierre Schmidt». Il se réunissait à Roanne chez le Docteur Monod, si je ne m’abuse, si mes souvenirs sont exacts. D’après les rumeurs circulant, parmi nous, élèves débutants, dans les couloirs du cours, seul le «Mind» aurait été traduit par cette imposante Commission. De plus, dans les vues du Maître il fallait faire une traduction page par page avec juxtaposition du français d’un côté et anglais de l’autre. Ce qui aurait conduit à nous donner un Répertoire anglo-français de 1436 pages multipliés par deux ! Soit un gigantesque Mammouth impraticable et ridicule dans la pratique quotidienne. Impossibilité et invraisemblance aussi, par suite de la non correspondance alphabétique, anglo-française des termes traduits.
De toute façon, dans la réalité, dans l’esprit du Maître, c’était commettre un acte sacrilège insensé de porter la main, de toucher au Répertoire anglais, sa véritable «Bible». Pour Pierre Schmidt, il ne fallait absolument rien transformer ni modifier dans ce Répertoire, véritable Evangile. En fait, je pense que de son côté, la « Commission Officielle de Traduction du Répertoire » était atteinte d’un profond et puissant sommeil léthargique. Elle n’avançait pas beaucoup, ce qui, au fond, arrangeait bien le Patron qui vraisemblablement ne désirait aucune traduction, ni modification.
Ma préoccupation essentielle, depuis mon premier contact avec ce Répertoire, était un nouveau classement logique, ternaire des symptômes, en subjectifs, objectifs et lésionnels. Démarche fondamentale, mais simple, cartésienne, cohérente, logique, conforme à mon éducation scientifique reçue de mes Maîtres au Lycée Henri IV. Le plus curieux, au cours de mon long travail solitaire, je trouvais une confirmation inattendue de mes idées iconoclastes. Ainsi, je tombais à la page 692 de l’Urètre dans le Répertoire en anglais, sur une rubrique «Sensations». Kent avait rassemblé là, sous une rubrique unique, huit symptômes subjectifs différents (as if absent, as if cold drop, as if constricted, as if drops passed, as if narrow, as if stone in, as if urine cold, as if remained). C’était la justification, la confirmation, la preuve éclatante, irréfutable que Kent avait envisagé de classer et réunir, au moins les symptômes subjectifs, d’une manière logique, sous un même toit, dans une même rubrique.
Pour ma part, la division et un classement logique des symptômes, en subjectifs, objectifs fonctionnels et lésionnels apportait une projection lumineuse sur ce difficile ouvrage. En effet, de plus, en précédant chaque Section, Tête, Abdomen ou autres, d’un Plan avec la liste complète des symptômes présents; d’un simple coup d’œil, le médecin pouvait voir si le signe recherché était décrit dans le livre. De plus cette liste exhaustive, ce Plan, pouvait diriger l’interrogatoire du praticien en posant des questions sur les symptômes effectivement présents dans le Répertoire. En outre après le classement, par un Plan des symptômes dans chaque Section, Estomac, Reins, ou autres, j’établissais une Table des Matières Analytique complète et par ordre alphabétique de tous les symptômes décrits bans la Section du livre. Sur deux pages avec ces « Plans et Tables Analytiques », enfin, un médecin, seul, pouvait exploiter la richesse du Répertoire. Le praticien trouvait facilement un symptôme recherché ou encore diriger l’interrogatoire sur les signes présents décrits dans l’ouvrage.
Voila, brièvement exposé, la lourde main sacrilège d’un élève inconnu qui a porté atteinte à la «Bible-Répertoire» intouchable et sacrée de son Patron.
Avant de passer à la réalisation pratique de l’immense travail de traduction, je désire exposer un second point fondamental qui m’a fait douter et contester vigoureusement l’enseignement de mon Maître.
Je me suis posé, très tôt, la question suivante : Pourquoi, Kent dans son magistral Répertoire a consigné seulement trois degrés aux remèdes et non quatre degrés comme Hering dans ses «Guiding Symptôms of Materia Medica» ? Etrange, puisque Constantin Hering était la source de l’Enseignement distribué, prodigué par Kent !
J’ai toujours pensé que dans l’esprit de Kent, dans une rubrique, les remèdes les plus importants aux degrés trois et au degré deux, relevaient de l’étude pathogénésique, issus de l’expérimentation propre (du remède). Je pensais que le premier degré était seulement thérapeutique indiquant simplement que ce remède avait guéri ce symptôme donné. Ainsi dans la rubrique désir de sel, nous trouvons évidemment Phosphorus et Natrum Muriaticum au troisième degré, mais aussi Sulfur au premier degré, au degré un. Ce qui veut dire que Sulfur a guéri des patients avec un désir de sel modéré. Ce qui signifie, dans la rubrique désir de sel, Sulfur, est un remède d’une indication thérapeutique, non pathogénésique.
Cette conception du passage à la valorisation supérieure des remèdes soulevait des problèmes importants. En effet, pour ma part, dans un motif de simple bon sens, il était anormal d’élever un remède du degré un au degré deux dans une rubrique, s’il n’y avait pas une confirmation absolue clinique pathogénésique. Le Patron, tout puissant, à la parole indiscutable, évangélique, disait «L’usage me permet de porter ce remède au second degré, dans cette rubrique». Je trouvais cette conduite autoritaire, non scientifique. A mon point de vue, il fallait réserver l’accès au deuxième degré, seulement après l’expérimentation, après l’observation clinique stricte des pathogénésies et à elle seule. Non pas à la guise, à l’humeur, à l’appréciation arbitraire, au désir d’un individu, même si c’est le Docteur Pierre Schmidt lui même.
Suite à cette affirmation proprement insurrectionnelle, il s’en est suivi des discussions infinies, soulevant un véritable tollé, provoquant un vrai scandale. Schmidt et tous se élèves tous réunis derrière lui, en un bloc unique, granitique, soutenant fermement que, «Par la pratique, dans une rubrique un remède pouvait passer du degré un au degré deux». Ils affirmaient que Kent dans «Science et Art de l’Homéopathie » l’écrivait et pensait ainsi.
Or, ce passage est pour le moins obscur dans le livre de Kent. Maintenant, considérant, depuis les travaux d’Edouard, prouvant les approximations manifestes et les interprétations tendancieuses de Pierre Schmidt, dans sa Traduction de l’Organon, je pense peut être ne pas avoir tort. Il faudrait trouver une édition américaine originale et ancienne de «Science et Art de l’Homéopathie» pour trancher cette épineuse question. De plus, allègrement, et en toute contradiction, le Maître proposait pour «Pyromanie» de monter Hepar Sulfur, à un super «degré quatre» inconnu dans le Répertoire! En latin on dirait un Barbarisme !
Voila le second point de mon opposition avec mon Maître. D’abord, une main impie, sacrilège pour s’attaquer au Répertoire Bible, puis, en plus, la mise en doute des modifications du degré des remèdes dans les rubriques.
Nous pourrons passer maintenant à la réalisation pratique de la Traduction du Répertoire. Ce sera le sujet du propos suivant : «La Traduction du Répertoire (8)».