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Ah! qu'il est bon de lire Hahnemann ! Ce Hahnemann qui aurait "inventé" l'homéopathie, à en croire la masse récente d'articles incultes et mesquins qui l'ont fait croire récemment avec tant de légèreté. Parmi leurs auteurs, un seul a t-il eu seulement la curiosité d'aller lire un peu ses écrits pour se faire une idée de l'homme qu'il était.

Der ärzliche Beobachter, que l'on peut traduire en français par "L'observateur en médecine" est un court texte de Hahnemann daté de 1818 (*), paru dans la quatrième partie de sa Matière Médicale Pure publiée il y a exactement deux cents ans.
Il y est question de... légèreté, dans tous les sens du terme. Bien sûr je suis ironique et j'espère au contraire que ces lignes salutaires seront à même de lester nos pieds sur le même sol que les malades qui souffrent foulent avec nous.

La simple observation des signes et symptômes individuels, propres à chacun, ne comporte t'elle pas déjà une part d'activité scientifique en donnant des informations sur un état de chose ? Hahnemann est allé évidemment plus loin dans la démarche : il s'est posé la question "comment guérir" ? Vous connaissez la suite, c'est à dire les éléments qui l'ont amené à développer son raisonnement pour résoudre l'énigme : la connaissance de la maladie, la connaissance du médicament, les rapports qu'entretient celui-ci avec la maladie, etc. son raisonnement pas à pas lui permettant de développer logiquement la méthode homéopathique.

Ici Hahnemann nous livre quelques clés non pas sur ce qu'il convient d'observer ou de rechercher mais sur la manière d'arriver à observer correctement. Encore une fois rien n'est laissé au hasard et il est admirable de constater que les qualités qu'il développe et la façon requise pour le faire sont parfaitement comparables aux standards d'une bonne observation dite scientifique.

A un détail près, nous avons affaire à des phénomènes régis par le vivant qui est capable de ressentir, est difficilement observable par un tiers extérieur et semble peu compatible avec la notion de quantitatif, qui relève de la mesure. Ainsi en va t'il des multiples sensations produites par l'organisme en état de maladie naturelle ou artificielle. Hahnemann indique les étapes, les efforts que le praticien doit s'imposer pour pouvoir accéder à cette dimension, en particulier ce dernier doit en passer par l'expérimentation des drogues sur lui-même. Celui qui s'est exercé scrupuleusement sera à même de percevoir justement la souffrance semblable et deviendra un "Heilkünstler", un artiste de l'art de guérir. Malheureusement Jourdan traduit platement le qualificatif employé par Hahnemann par "médecin", ce qui ne rend pas l'idée d'aboutissement et d'empathie.



"En médecine, l'observation suppose, ce qu'on ne rencontre même pas à un degré médiocre chez les médecins ordinaires, la capacité et l'habitude de bien saisir les phénomènes qui ont lieu soit dans les maladies naturelles, soit dans les états morbides artificiellement provoqués chez les personnes en santé par les médicaments dont on fait l'essai, et de les peindre d'une manière naturelle, de les rendre par les expressions les plus convenables.

Pour bien apercevoir ce qui se présente à observer chez les malades, il faut y consacrer sa pensée tout entière, sortir en quelque sorte de soi-même, et s'attacher pour ainsi dire de toute la puissance de son esprit au sujet ; c'est le seul moyen de ne rien laisser échapper de ce qui existe réellement, et d’accueillir par les sens éveillés tout ce qu'ils peuvent saisir.

Il faut alors imposer silence à l'imagination s'abstenir des conjectures, éviter les interprétations, les explications, les spéculations. (**)

L'observateur n'est là que pour saisir les phénomènes, pour constater ce qui a lieu. Son attention seule doit veiller non seulement à ce que rien ne lui échappe, mais encore à ce que les choses qu'il aperçoit soient comprises telles qu'elles sont réellement.

Cette faculté d'observer rigoureusement n'est jamais tout à fait innée : elle s'acquiert en grande partie par l'exercice, et se perfectionne par l'éducation des sens, c'est-à-dire par une critique sévère des aperçus que nous saisissons rapidement dans les objets extérieurs. Le sang-froid, le calme et la droiture du jugement ne lui sont pas moins nécessaires qu’une continuelle défiance de la faculté que nous avons de saisir les phénomènes.

La haute importance de notre objet doit nous faire diriger tous nos efforts vers l'observation ; il faut qu'une patience longuement éprouvée, et forte de l'appui de la volonté, nous maintienne dans cette direction jusqu'à ce que nous soyons devenus bons observateurs.

Pour nous former à cette faculté, nous avons besoin d'être versés dans la lecture des meilleurs écrivains de la Grèce et de Rome, qui nous apprennent à penser juste, à bien sentir, a exprimer simplement et convenablement nos sensations.

Nous avons besoin aussi de l'art du dessin, qui exerce notre vue, et par suite nos autres sens, à saisir les véritables traits des objets, à les représenter tels qu'ils s'offrent à nous, sans que l'imagination y ajoute rien, tout comme les mathématiques nous enseignent à mettre la sévérité nécessaire dans nos jugements.

Muni de tels moyens, l'observateur médical ne manquera pas son but, principalement s'il a sans cesse devant les yeux la haute dignité de sa profession, qui le rend vicaire du Tout Puissant pour créer en quelque sorte de nouveau l'existence de ses semblables, détruite par la maladie.

Il sait que les observations relatives aux objets du ressort de la médecine doivent être recueillies dans une disposition d'esprit pure et simple, comme sous les yeux du Dieu qui voit tout, du juge de nos pensées, et quelles doivent être rédigées sous l'inspiration d'une conscience pure, pour les communiquer au monde ; car il n'ignore pas non plus que, parmi tous les biens dont nous jouissons ici-bas, nul n'est plus digne de piquer notre zèle que la vie et la santé de nos frères.

La meilleure occasion d'exercer et de perfectionner notre talent pour l'observation, nous est fournie par les essais de médicaments sur nous mêmes. Évitant toute influence médicinale étrangère, toute impression morale qui pourrait apporter le moindre trouble, celui qui se livre à cette importante expérimentation, a son attention entière tendue sur les moindres changements qui s'opèrent en lui, afin que ses sens soient toujours ouverts pour les bien saisir et les exprimer fidèlement.

En continuant cette recherche scrupuleuse de tous les changements qui surviennent en lui, l'observateur acquiert la faculté d'apercevoir toutes les sensations, quelques compliquées qu'elles soient, que lui fait éprouver le médicament sur lequel il expérimente, toutes les modifications, même les plus délicates, que cette substance apporte en lui, et, après s'en être fait une idée claire et précise, d'en écrire le narré en termes appropriés et qui ne laissent rien à désirer.

Là seulement il est possible à celui qui débute de faire des observations pures, exactes et dégagées de toute cause de trouble, parce qu'il sait qu'il ne se trompera pas soi-même que personne ne lui dira rien de faux, et que c'est lui-même qui sent, voit et remarque ce qui se passe dans son propre intérieur. C'est ainsi qu'il s'exerce à observer ensuite sur les autres avec non moins d'exactitude.

Dans les recherches pures et exactes, il devient évident pour nous que toute la symptomatologie de la médecine vulgaire n'est qu'une oeuvre superficielle, et que la nature a coutume d'apporter, par la maladie ou les médicaments, tant de modifications diverses à la manière de sentir et d'agir de l'homme, que des termes généraux sont absolument insuffisants pour exprimer les symptômes morbides souvent si compliqués, lorsqu'on veut représenter avec vérité et complètement les changements qui se sont opérés.

On n'a pas encore vu de peintre assez négligent pour laisser de côté les spécialités des traits d'une personne dont il veut faire le portrait, ou pour s'imaginer qu'il suffit de tracer deux trous ronds comme des yeux, au dessous du front, de mettre entre eux un trait perpendiculaire figurant le nez, et sous ce trait un autre transversal représentant la bouche. Nul peintre n'a encore agi de cette manière en retraçant les traits d'une personne, aucun naturaliste non plus n'a suivi cette marche en décrivant une production quelconque de la nature.

Une pareille méthode n'a été adoptée que par la sémiologie de la médecine vulgaire, dans sa description des phénomènes morbides.

Là, les sensations si infiniment variées, là les souffrances si prodigieusement multipliées des malades, sont si peu peintes, quant à leurs particularités, à leurs différences, aux complications de la douleur, à ses degrés, à ses nuances, en un mot sont si peu exprimées par des descriptions exactes et complètes, qu'on voit tous ces phénomènes englobés dans un petit nombre de termes généraux qui ne disent rien à l'esprit, tels que sueur, chaleur, fièvre, mal de tête mal de gorge, angine, asthme, toux, mal de poitrine, point de côté, mal de ventre, défaut d'appétit, mal de dos, mal de hanche, affection hémorroïdale, dysurie, douleur dans les membres (qu'on appelle à volonté goutteuse ou rhumatismale), éruption cutanée, spasmes, convulsions, etc.

Avec de si plates expressions, les souffrances infiniment variées des malades sont rendues dans les observations (à l'exception parfois de quelque grand symptôme qui est très frappant dans tel ou tel cas) de telle sorte que toutes les descriptions se ressemblent, et semblent avoir été jetées dans le même moule.

Pour accomplir d'une manière si superficielle et avec tant de négligence le plus important de tous les actes, l'observation des malades et des différences infinies que présentent les modifications survenues en eux, il faut avoir un grand mépris des hommes, et ne pas attacher le moindre prix à savoir soit distinguer les états morbides d'après ce qu'ils ont de particulier, soit choisir, dans chaque cas spécial, le remède qui seul y soit approprié.

Le médecin consciencieux qui cherche sérieusement à connaître ce que les maladies qu'il veut guérir ont de spécial, afin de pouvoir leur opposer le remède convenable, procède avec beaucoup plus de soin à la distinction de ce qui est susceptible de frapper ses sens.

La langue qu'il parle lui suffit à peine pour exprimer par des mots convenables les innombrables variétés des symptômes qu'offre l'homme malade.

Il ne laisse échapper aucune sensation, quelque étrange qu'elle soit, qu'un médicament éprouvé sur lui même lui a procurée, sans chercher à la rendre en des termes intelligibles pour tout le monde, afin de pouvoir, lorsqu'il s'agit de guérir, approprier au portrait fidèlement tracé de la maladie le remède qui lui ressemble le plus dans l'ensemble de ses symptômes, et qu'il sait être le seul apte à la faire disparaître.

Tant il est vrai que l'observateur attentif et soigneux peut seul devenir un vrai médecin."



(*) Pour ceux qui voudraient lire Hahnemann dans le texte c'est ici, en pages 21-26
https://books.google.fr/books?id=FthEAAAAcAAJ
(**) surligné par mes soins
Présentation Appolline

Bonjour, bienvenue !

Essai Luésinum

Ouh là là on ne donne pas d'embl&eac[…]

C'est là un ensemble d'observations qui pou[…]

Merci parrain ....et marraine :lol: ça co[…]