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L’Edition du Répertoire (10)
……Nous abordons ici, dans cet épisode, les questions techniques, les difficultés et les pratiques de l’Edition comme elles se présentaient à l’époque, il y a cinquante ans déjà. Nous relaterons, dans l’ordre, l’imprimerie, la linotypie, les reliures, les transports et leurs financements essentiellement. Nous rencontrerons peu de péripéties historiques personnelles marquantes dans cette livraison. Mais soyez certains, la prochaine mouture : « La Parution du Répertoire (11) » ne vous décevra pas en émotions fortes.
……Mais, revenons à nos moutons, la confiance et la proposition de mon épouse Madeleine de publier, par nos soins, mon long travail de traduction représentait simplement un soutien symbolique négligeable face à l’indifférence totale et délibérée de mon Maître. Cependant avec ma conviction opiniâtre et ma détermination à considérer la valeur de mon travail, je me rangeais, à la fin, à l’idée folle de mon épouse Madeleine pour la Publication, l’Edition du Répertoire par nos propres moyens, à nos frais.
……Ainsi, après avoir, pendant cinq ans avec acharnement mené à bien un travail purement intellectuel, j’allais me lancer cette fois dans une hasardeuse entreprise commerciale. La balle logée dans mon camp était relancée de nouveau. Mais, seulement, je n’étais nullement préparé pour cet aspect mercantile des affaires. Je n’y entendais pas grand chose sur le plan commercial en général et de l’Edition en particulier. Le chemin fut long et difficile et devait nécessiter de lourds sacrifices financiers familiaux auxquels je ne m’attendais pas.
……Je savais aussi très pertinemment que si je réalisais cette Edition, je rencontrerai l’inexorable hostilité de mon Maître, suite à son désintéressement notoire pour mon travail. Ce serait une véritable déclaration de guerre. Moi, Georges Broussalian, je n’étais rien et j’allais défier, affronter un illustre personnage, le Grand Docteur Pierre Schmidt, mon illustre Patron qui se considérait comme l’héritier direct, spirituel, indiscuté de Kent.
……Les choses étant ce qu’elles sont, alea jacta est, Georges Broussalian, négligeable personnalité, isolée, ignorée et inconnue, je me lançais tout de même, tête baissée, dans cette dangereuse et incertaine entreprise d’Edition.
……Je commençais par acquérir à la grande Librairie Arthaud de Grenoble un ouvrage faisant le point sur les Droits Légaux d’Auteur en France. Je consultais aussi un ami avocat et j’eus la confirmation certaine que ces «droits impératifs de propriété intellectuelle» prenaient fin après une durée de cinquante ans et un jour, suivant le jour du décès de l’écrivain. Ainsi, Kent étant décédé à Stevensville dans le Montana aux Etats Unis le 6 juin 1916, ses œuvres et son Répertoire en particulier tombaient donc dans le domaine public à partir du 7 Juin 1966.
……Depuis ma décevante visite au Docteur Schmidt en Février 1965, j’avais donc plus de dix huit mois pour mettre en page et réaliser cette Publication.
……Il fallait d’abord ranger, classer et mettre en ordre cette volumineuse masse de Carton Bristol collés. C'est-à-dire refaire d’abord, impérativement le classement alphabétique en français. Il fallait aussi rédiger les Présentations précédant chaque Section du livre : les Plans, les Tables et les Sommaires. Ces ajouts au Répertoire que je considérais comme essentiels pour un utilisateur isolé du livre.
……Par ailleurs il importait, en même temps, d’envisager l’impression matérielle de l’ouvrage. Pour cela il y avait nécessité d’avancer des études financières et aussi des prospections de marché. Tout cela pour apprécier les possibilités de rentabilité ou d’échec de l’entreprise. La diffusion en langue française étant bien plus limitée qu’en langue anglaise.
……Des relations parmi nos nombreux amis ou également nos patients clients, imprimeurs ou éditeurs grenoblois, calculèrent que l’ouvrage comporterait 1050 pages environ. Cette diminution par rapport à l’anglais s’expliquait pour deux raisons. La première due à l’impression plus beaucoup plus serrée du texte en français. Enfin, en plus la suppression des rubriques où il y avait seulement deux ou trois remèdes isolés au degré un. Par contre toute rubrique alignant au moins cinq remèdes au degré un dans le Kent était fidèlement retranscrite dans ma publication. Par contre, intégralement pour les Alternances, toutes les rubriques même avec un seul remède au degré un étaient totalement reproduites.
……(Pourquoi avoir supprimé délibérément ces toutes petites rubriques isolées au degré un ? Comme je l’ai dit, à mon avis Kent a noté au degré un les guérisons cliniques, thérapeutiques .je répète et je pense formellement que ces remèdes, pour accéder en ce fameux degré deux doivent impérativement avoir une confirmation, un contrôle par une nouvelle étude pathogénétique. Il faut reconnaître que toutes nos pathogénésies anciennes ne répondent pas toujours aux stricts critères scientifiques modernes. Combien de recherches ont elles été réalisées en double aveugle ? Je pense très sincérement aucune ou en réalité, très peu. Dans ces conditions on peut ajouter tous les remèdes au degré un dans toutes les rubriques et aussi en créer de nouvelles à l’infini. Augmenter ainsi le volume papier du Répertoire c’est en diminuer aussitôt sa valeur et son efficacité. Les pathogénésies doivent être absolument reprises de nos jours, je le souhaite ardemment. Voila du travail pour les générations futures, le labeur est immense. (J’applaudis, André Saine, mon fils Edouard et Vous tous volontaires de vous lancer dans ces nouvelles pathogénésies).
……Enfin, bref, muni de ma lourde et volumineuse valise de cartons Bristol, je consultais deux imprimeurs bien renommés sur la place, dont « l’imprimerie du Vercors » dans la proche banlieue de Grenoble à Fontaine sur le Drac. Rapidement quelques pages exemplaires furent éditées pour déterminer un devis exact et évaluer l’importance du volume de l’ouvrage.
……Je réalisai seulement alors de l’immensité du travail entrepris et tout ce qui restait encore à accomplir. A cette époque, en 1965, il n’y avait pas de P.A.O. ni d’ordinateur ! Le périple était long et chaque étape semée d’embûches. La première phase passait obligatoirement par un travail de linotypiste. C’était encore un autre artisan différent de l’imprimeur. Ces linotypes étaient de volumineuses machines qui utilisaient du plomb en constante fusion. Elles étaient très bruyantes et m’impressionnèrent beaucoup. L’ouvrier linotypiste était assis devant un grand tableau plat de la largeur de plus d’un mètre vers le haut et diminuant en descendant devant lui, jusqu’à la taille d’un pupitre aboutissant à un clavier classique de machine à écrire. A mesure que l’employé linotypiste tapait le texte, les caractères en fusion tombaient, chacun à leur tour, pour constituer une ligne. Refroidies et durcies, ces lignes brutes étaient livrées à l’imprimeur pour la mise en page par un tableur. Les grands titres aux lettres plus grandes se composaient avec des caractères en bois. L’imprimeur tableur les alignait, à la main, caractère après caractère, pour composer un titre qui s’insérait entre les lignes en plomb livrées par le linotypiste.
……La reliure, encore une autre entreprise, une nouvelle affaire s’avérait aussi très délicate et difficile dans notre cas. En effet, par souci de clarté, en plus de la relire classique du livre, je désirais que chaque Section du texte, Tête, Estomac et autres, soit nettement séparée, individualisée par une page de carton de couleur bistre. C’était d’une nécessité pratique absolue. Sur ce carton intérimaire s’inscrirait le titre : Estomac, Yeux, etc. Les frais de reliure se trouvaient ainsi doublement compliqués et le prix montait, bien sûr, en conséquence. Mais tout compte fait, de bien de moindre coût que les échancrures-indices tout le long de la tranche du livre comme réalisées dans la belle Edition indienne de référence. Le prix élevé de la main d’œuvre en France comparé à celui dans l’Union Indienne excluait même d’entrevoir cette possibilité pour ces coûteuses et belles entailles sur les pages.
……De plus, cerise sur le gâteau, il n’y avait pas, à cette époque, de relieur à Grenoble capable de faire un travail aussi difficile d’insertion d’intercalaires, de cette qualité et de cette importance dans le corps d’un volume. Les « Etablissements Davin à Lyon » étaient seuls habilités dans la Région pour ce délicat travail. Cela impliquait aussitôt, en plus, un aller retour des volumes cahiers imprimés non reliés, par la route, en camion, Grenoble-Lyon de l’imprimeur chez le relieur et vice versa, retour sur Grenoble!
……Toutes ces multiples manipulations, entre linotypie, imprimerie, tableur, transport, relieur exigeaient un nombreux et varié personnel spécialisé. Dans ces conditions, après toutes ces opérations, le prix de revient d’une page était à la fin, beaucoup plus élevé à cette époque que de nos jours! Aujourd’hui, nous passons directement du clavier de l’ordinateur à l’imprimerie. Quelle facilité, quelle merveille !
……Bref, après toutes ces études et essais préliminaires, il en ressortait que le livre comporterait 1040 pages environ.
……La mise en œuvre de la partie financière allait s’avérer encore plus surprenante et délicate à boucler. Les devis cumulés de la linotypie, de l’imprimerie, du transport, de la reliure s’élevaient à une importante somme bien au dessus de mes moyens personnels, limités à l’époque. Aucun éditeur n’acceptait de publier un livre aussi volumineux et surtout destiné à une clientèle réduite, même confidentielle, de médecins homéopathes. Le « Syndicat des médecins Homéopathes Français » à cette époque comptait à peine un millier de cotisants adhérents. L’ouvrage pour être rentable devait, pour recouvrir les frais, obtenir une diffusion d’au moins quatre cents ventes pour un premier tirage de mille exemplaires.
……Pour réunir la somme très considérable d’impression, il fallut envisager la liquidation des Carnets d’Epargne de toute ma petite famille. Soit d’abord, les deux livrets de mes parents âgés, très réticents et même hostiles à cette entreprise inouïe, très hasardeuse. Ensuite, le prélèvement de nos deux livrets de Madeleine et moi, joint à ceux de nos deux enfants Edouard et Henri, ne suffisait pas à couvrir toutes les dépenses envisagées. Il fallait obligatoirement recourir à un emprunt bancaire à des taux très élevés à cette époque. Bref, la situation financière de toute la famille était mise en péril dans cette folle aventure de publication.
…….N’écoutant pas les voix de la Sagesse, je passais outre à tous les obstacles et je signais, les yeux fermés, la Commande définitive.
…….Nous aborderons dans la prochaine livraison : « La Publication du Répertoire (11)» bien plus sportive et émaillée de coups de théâtre inattendus.
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#37922
C'était une entreprise folle et plus qu'audacieuse... Bravo pour ce courage. Je suis fière d'en avoir bientôt un exemplaire.
#37931
Merci Ayfon de nous faire partager votre magnifique aventure et celle de votre famille! Votre répertoire est précieusement "gardé" et exposé dans la bibliothèque de ma sœur à Marseille.
Au prochain épisode.
#38478
Merci, Georges, pour cette relation de ces péripéties qui ont constitué votre vie. C'est passionnant, éclairant, historique et encourageant pour moi, étudiante en homéopathie.
J'ai hâte de lire la suite... tous mes voeux de bonne année 2015 ! Françoise
#38493
vos récits sont époustouflants !...quelle foi...quelle abnégation...
un immense remerciement, cette traduction en français est une merveille et l'histoire du répertoire de Kent francophone me comble d'admiration!
à l'occasion je ferais bien dédicacer mes 2 vieux répertoires !... ;)

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