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Il a fait 1.7 millions de vues sur YouTube. Beaucoup d'amis m'en ayant parlé, je me suis dit: "regardons". Il m'a paru nécessaire d'en faire une critique que voici ci-dessous (l'homéopathie est mentionnée 1 fois de façon un peu péjorative mais aussi une autre fois de façon cachée et à mon avis intéressante).


La fabrique de l'ignorance
Doc. Arte disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=6IGVqsnxCE0

Le titre me trouble : ça veut dire quoi fabriquer de l'ignorance ? Comment fabrique-t-on une absence de savoir ? Au vu de ce documentaire, j'aurais plutôt choisi comme titre : « L'art de manipuler la recherche ou comment les lobbies industriels élaborent des controverses scientifiques pour égarer l'opinion ». Les mots ont un sens, et le titre ressemble à un oxymore. Ce titre est-il à prendre comme une illustration du fond du documentaire : une politique délibérée d'égarer le spectateur ?

Le propos est brillamment illustré par les exemples du tabac, des néonicotinoïdes, du bisphénol A, du roundup.

Cette enquête m'a appris des faits historiques (en particulier la bascule du combat contre les cigarettiers grâce à un lanceur d'alerte) mais aussi scientifiques : un polluant (ici des molécules du Bisphénol A) peut être plus nocif à dose infinitésimale qu'à dose pondérale (cela rappelle l'homéopathie).

Elle dévoile une fragilité contre-intuitive de certaines approches scientifiques :
- la possibilité de bidonner des protocoles pour confirmer des hypothèses.
- neutralité difficile à cause des besoins en financement.

Le but des industriels serait de « gagner du temps de business disponible ». Mais ils mènent aussi la danse au niveau scientifique. Grâce à leur puissance financière, ils orientent les thèmes de recherche dans la durée comme le montre l'histoire récente (la génomique des années 2000, les nanotechnologies des années 2010 et l'IA des années 2020).

Le point clé du documentaire : « le doute est l'arme parfaite ». Au point que des universitaires ont créé une nouvelle branche d'étude intitulée l'agnotologie qui déclare « étudier l'ignorance » au travers de deux questions principales : comment l'ignorance est-elle produite ? Et comment s'en protéger ? « L'ignorance stratégique » devient un fait social.

Comme dirait Coluche : « c'est nouveau, ça vient de sortir ». Pourquoi donc confondre l'emploi des mots « doute » et « ignorance » ? Le journaliste ne pose pas la question. En tous cas, je n'ai pas compris.
Des questions importantes n'ont pas été abordées :
- Pourquoi la justice n'a pas appliqué de sanctions dissuasives quand il a été prouvé que les industriels ont mis délibérément la vie des populations en danger (ça freinerait le manque d’éthique) ? Comment expliquer cette relative impunité ?
- Petite souris, oui, mais dans les labos, dans les cercles académiques et dans les revues à comité de lecture : comment ce milieu fonctionne-t-il ?
- Quelle est l'influence des médias dans cet égarement de l'opinion ?
- Peut-on évoquer les plaies du conformisme scientifique et social ?
- Dans quelle mesure cette manipulation de la recherche influence-t-elle les législateurs ? Quels rôles jouent et comment fonctionnent des comités scientifiques ?
- Quels sont les armes du droit ?
- Pourquoi les expressions « corruption » et « conflits d'intérêt » n'ont-elles pas été mentionnées ?

Je reproche à ce documentaire de ne pas donner suffisamment de pistes de réflexion pour contrer l'égarement de l'opinion et les manipulations scientifiques. Il se contente de mentionner « l'indépendance » pour juger les protocoles scientifiques, et quelques biais cognitifs (besoin de ne pas savoir, se rassurer avec le status-quo, l'optimisme, l'idéologie sur la façon dont la société devrait être organisée) : c'est bien peu au regard des questions ci-dessus sans réponses.

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Le monde est complexe, les multinationales puissantes, la vérité cachée par un épais brouillard. Il ressort de ce reportage comme une fatalité face aux industriels qui polluent notre planète et nous mènent collectivement dans le mur ; ça c'est une certitude. Si vous pensez cela, je pense que ce reportage vous a peut-être égaré ! Je vais essayer de vous en faire la démonstration.

Le reportage commence par l'affirmation que notre monde est toxique. C'est un certain regard. On peut en avoir un autre. La Docteur es Agnotologie affirme : « Le changement climatique menace l'existence même de la vie sur terre et ça exige d'intervenir de façon très forte, et ça, ils ne l'acceptent pas ». Nous voilà face à un dogme scientifique ? Je taquine sur ce sujet sensible.

Les opposants sont un peu ridiculisés que ce soient Trump, des scientifiques inquiets de terrorisme intellectuel ayant signé l'appel de Heidelberg (que cet appel ait été initié par un lobby de l'amiante ne change pas son contenu), ou des lanceurs d'alerte sur Internet. Les images sont peu flatteuses et le ton suggère qu'ils nient l'évidence sans les laisser déployer leurs arguments.

Un débat intéressant est à peine esquissé sur les conséquences d'une nécessaire normalisation écologique vues les menaces sur le climat. Les opposants parlent d'anti-liberté. Ils sont traités d'idéologues (anciens anti-communistes) à la recherche d'un nouvel ennemi : les écolos socialistes.

Dans ce documentaire, les industriels et le marché font figure de bouc émissaire. C'est comme les virus ! On focalise l'attention là-dessus.
- Qui fait les normes (et avec quels critères) ?
- Pourquoi la spéculation des prix à la hausse ou à la baisse est-elle autorisée en bourse alors que c'était interdit jusqu'à la fin du XIXème siècle ?
- Comment faire moins de produits mais de meilleure qualité, « up-gradable » et réparables ?
- Pourquoi a-t-on laissé se démanteler la SNCF au profit du fret routier ?
- Pourquoi la filière bois/végétaux n'est-elle pas développée massivement comme puits de carbone et pour éviter les sécheresses avec des débouchés dans le bâtiment ?
- Pourquoi les salaires sont considérés comme des charges dans la comptabilité ?

Au travers de ces questions, il apparaît que des solutions non traumatisantes existent. Elles peuvent être mise en œuvre par les populations qui ont des savoir-faire et de la créativité. Les industriels ont des capacités de s'adapter à de nouvelles fabrications tout en continuant à gagner de l'argent et le marché peut retrouver un rôle sain pour affecter l'épargne aux projets en besoin d'investissement.

Revenons au documentaire :

La Docteur l'a dit, et la voix-off répète dans ce documentaire :
- le changement climatique est sans équivoque ;
- l'influence de l'homme est claire.

Oui, d'accord. Mais remplaçons la peur par une analyse qualitative.
Quels sont les risques, pour qui (et quelle est la véritable urgence)? Quels sont les coûts et bénéfices attendus des politiques envisagées ? Qui décide ?

En mettant en doute des mesures radicales faisons-nous comme les cigarettiers ? Si on n'y prend garde, c'est ce à quoi nous mène à penser ce documentaire. N'est-ce pas une manipulation pour nous égarer?

Ces questions sont difficiles et sont rarement abordées. Le documentaire pourrait développer un deuxième volet qui serait politique : comment gouverner dans l'incertitude ?

Cette incertitude est propre à la description rationnelle d'une réalité complexe. L'humilité nous invite dans un premier temps à reconnaître la difficulté de la science à aborder les systèmes non linéaires. Comment modéliser et extrapoler ? La science a ses limites.

La philosophie pourrait-elle nous aider ? Elle connaît l'Homme, et il est quand même bien concerné par cette affaire. La sagesse ne consiste-t-elle pas à préserver une « biodiversité humaine » et à faire au moins en partie confiance aux populations pour se soigner du mal climatique ?

L'Histoire aussi nous donne des exemples de décisions politiques plus ou moins adéquates. Hannah Ahrendt, dans « les origines du totalitarisme » écrivait que :
« Le sujet idéal de la domination totalitaire n'est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu, mais celui pour qui les distinctions entre fait et fiction et entre vrai et faux n'existent plus. » Ainsi la disparition du discernement dans la population est elle à prendre très au sérieux. Voir aussi qui profite de ce désordre.
Et là je vous invite à fouiller une science malheureusement peu connue : la ponérologie.

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Oserai-je une autre citation ?
« L'ignorant se fie à ce qu'il pense et pas à ce qu'il voit. Le sage se fie à ce qu'il voit et se méfie de ce qu'il pense ». Savoir regarder sans interpréter : la sublime ignorance ? C'est beaucoup plus difficile à tromper. Mais là nous débordons dans la métaphysique !

Merci Emile, je ne connaissais pas cette radio ! E[…]

J'ai retrouvé ce texte militant et os&eacut[…]

Je l'ai regardé ce week-end, effectivement […]

Zona

Bonjour Vincent, la correction a déjà[…]