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Voici un vieux texte méconnu qui sauf erreur n'avait pas paru, du moins en langue française, depuis quelques décennies. Son originalité, un dialogue entre Hahnemann vivant et le narrateur, est ce qui fait son attrait. Quel plaisir en effet d'entendre Hahnemann répondre de vive voix !
Bien sûr l'interlocuteur de Hahnemann, un certain Auquier, rapporte par écrit les réponses du Maître, et malheureusement certaines ne sont peut-être pas authentiques. Notamment on pourra à juste titre douter du passage qui se rapporte à Broussais quand on connaît le traitement et le jugement que Hahnemann fit de lui dans le 6e Organon. Ici les mots trop bienveillants de Hahnemann à son égard paraissent suspects, et c'est aux historiens de Hahnemann et de l'homéopathie qu'il revient de les éclaircir.
De même on a parfois l'impression que Auquier à un moment fait réciter à Hahnemann quelques informations sur l'état de l'homéopathie dans les années 1830 que lui-même aurait recueillies.
Mais la précision certaine (en dépit de quelques coquilles d'orthographe bien compréhensibles) qui se dégage de l'ensemble du récit, et les efforts de son auteur pour nous restituer une présentation riche de l'homéopathie, font de ce texte un document historique très intéressant à étudier et tout à fait captivant. Nous nous plongeons ainsi au milieu des noms des tous premiers praticiens de l'homéopathie qui contribuèrent à sa renommée en Europe et ailleurs.
Bonne lecture.


MES VISITES à quelques Hommes célèbres
VISITE A HAHNEMANN

Paru dans Revue des Etats du nord ou choix d'articles traduits des nouvelles publications de l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, la Suède, le Danemarck, la Pologne, la Russie, etc. Tome troisième, novembre 1836
p. 433-453
https://books.google.fr/books?id=eOFKj6XREuoC

Ajouts, retouches et notes par Athelas, décembre 2023



Dans le cours de nombreux voyages en Suisse, en Allemagne, en Bohème, voyages consacrés en partie à faire la connaissance des célébrités contemporaines, je ne pouvais oublier l'Hippocrate germain, dont le radicalisme médical effraie tant de vieilles habitudes professorales et praticiennes, et jette le schisme dans les hôpitaux et dans les universités ; homme éminemment doué de la puissance d'observation, qui occupera une place marquante dans l'histoire de la science, ne fût-ce qu'à titre de penseur. J'ouvrirai donc par Hahnemann ma galerie de portraits, en rendant compte d'une visite à lui faite dans la ville de Cœthen qu'il a rendue célèbre. Et au moment où la doctrine homéopathique, après avoir révolutionné le nord de l'Europe, commence à avoir en France un vaste retentissement, dû au nombre toujours croissant de ses adeptes, aux vifs débats qu'elle a suscités parmi les membres de la faculté, à l'anathème lancé contre elle par l'académie des médecins, et plus encore à l'arrivée récente de son fondateur à Paris[1], il n'est plus permis, même aux gens du monde, d'en ignorer complètement : et peut-être ne lira-t-on pas sans un intérêt de curiosité des détails sur la vie intérieure de ce novateur, sur l'histoire de sa découverte et sur les principes qui constituent la réforme qu'il a opérée dans l'art de guérir.

Je partis de Leipzig pour Cœthen le 19 mai 1833 en passant par Halle et Dessau ; ce n'est pas la route directe, mais j'avais affaire dans ces deux villes. Cœthen, où j'arrivai le 22, est une de ces capitales naines d'un de ces empires lilliputiens qui fourmillent en Allemagne, et qui font de la carte de ce pays une sorte d'habit d'arlequin[2]. La résidence du souverain a pu seule y entretenir une ombre de mouvement, et le séjour de Hahnemann la faire sortir d'une obscurité profonde dans laquelle son départ va la replonger pour jamais. Telle est la puissance d'un homme, d'une idée. L'hôtel où je descendis, naguère désert, était rempli alors de Russes, d'Espagnols, d'Anglais et de Danois, venus pour consulter le grand homéopathe. Toutes les autres auberges et des maisons particulières étaient aussi garnies de malades étrangers, au nombre desquels se trouvaient plusieurs de nos compatriotes, entre autres M. Las Cases fils[3] et M. le docteur L***[4].

A peine arrivé je me fis conduire chez Hahnemann, et après avoir traversé deux ou trois rues borgnes, je me trouvai devant une jolie maisonnette, située rue du Rempart, la plus apparente de la ville : c'était là. Trois chiens énormes, aux vigoureux aboiements, vinrent me recevoir ; ils étaient suivis de deux dames ou demoiselles (leur âge ne me permettant pas de décider la question) dont la mise bizarre et l'air emprunté témoignaient singulièrement la petite ville. Après s'être informées en allemand du sujet de ma visite et avoir pris mon nom, la plus jeune m’introduisit dans un cabinet d'étude. « Mon père est occupé maintenant, me dit-elle, mais il sera libre bientôt ; veuillez prendre la peine de l'attendre ici, monsieur. » Elle se retira.

Resté seul, je jetai les yeux autour de moi. J'étais dans une petite chambre au rez-de-chaussée : des murs peints, couverts de quelques cadres, un poêle de fer dans un coin, une commode chargée de porcelaines, un bureau surmonté de tablettes formant bibliothèque, une table ronde au milieu de l'appartement et trois ou quatre chaises avec le canapé, meuble de première nécessité en Allemagne, voilà tout ce qui frappa ma vue. La bibliothèque, des plus exiguës sans contredit, était rangée sur trois rayons ; encore Hahnemann voudrait-il en retrancher une bonne moitié. Elle se compose d'ouvrages d'histoire naturelle, de médecine générale, d'anatomie et de ses propres œuvres imprimées ou manuscrites. Quant aux cadres dont la chambre était tapissée, ils renfermaient ou les portraits de Hahnemann lui-même à l'huile, au burin, à l'émail, ou les portraits de ses premiers disciples et de ses favoris ; Trinks, médecin du duc de Meiningen, et Wolf[5], médecin de Dresde, tous hommages rendus par les artistes au père de l'homéopathie. Sur la table ronde se trouvaient épars des brochures et des journaux dans toutes les langues et de tous les pays. J'y distinguai cinq ou six traductions de l'Organon, chacune appartenant à un idiome différent, entre autres celle dont le conseiller russe Wraski [Wraski traduisit l'en russe l'Organon en 1831 selon Bradford] a doté sa patrie ; les Archives de la médecine homéopathique du docteur Stapf, de Leipzig, et les Annales de la clinique homéopathique, par Hartlaub (en allemand) ; la Bibliothèque homéopathique des docteurs Dufresne et Peschier de Genève ; un recueil mensuel italien sur le même sujet ; l'Exposé de la réforme de l'art médical entreprise en Allemagne par le docteur et conseiller Samuel Hahnemann, du baron Ernest de Brunnow ; l'Examen théorique et pratique de la méthode curative du Dr Hahnemann nommée Homéopathie, par le docteur Bigel, médecin du grand-duc Constantin, etc., etc., sans compter une foule de livres, simples témoignages d'admiration et ne traitant ni d'homéopathie ni même de médecine. Après avoir feuilleté quelque temps, je m'arrêtai à un cahier des archives homéopathiques ; j'y lus le compte rendu de Hahnemann sur la guérison du choléra asiatique par le camphre et le cuivre, suivi d'une lettre d'une grande dame russe sur les effets étonnants de ces remèdes. Si les rapports de madame Lijof ne sont pas des plus exagérés, le bienfait est immense. Voici un fragment de sa missive: « Le choléra, ce fléau qui paraissait si terrible, se trouve à présent et par l'homéopathie, une maladie plus facile à guérir qu'une fièvre chaude ; nous avons eu dans nos terres plus de deux cents paysans attaqués du choléra, pas un seul n'est mort : aussi maintenant nous moquons-nous de lui. » Ah ! madame, madame, vous êtes bien téméraire ! Je n'ai garde, moi, de traiter avec ce dédain une puissance aussi vindicative. J'en étais là de ma lecture et de mes réflexions, quand la porte s'ouvrit : je vis entrer un homme de petite stature, coiffé d'une calotte noire, en robe de chambre et en pantoufles. Cet homme aux cheveux blancs et rares, aux traits fins et anguleux, au visage spirituel, aux lèvres minces et au regard scrutateur, paraissait âgé de soixante-cinq ans au plus, quoiqu'il eût vu près de quatre-vingts hivers ; tant la verdeur se montrait encore dans ce corps maigre et musculeux. A ce portrait on a déjà reconnu le vieillard de Cœthen. Voici notre conversation: nous parlions en français, et s'il hésitait de temps en temps, c'était, on s'en apercevait bientôt, moins difficulté de s'exprimer dans notre langue, que volonté de le faire avec pureté et élégance ; aussi en s'animant le discours coulait-il prompt et abondant.

« - Vous ne voyez pas en moi, un malade, docteur, mais un admirateur zélé de tout ce qui est bon et favorable à l'humanité ; à ce titre, j'ai dû mettre le plus haut prix à faire la connaissance du célèbre Hahnemann et à lui être présenté par de jeunes savants qui se disent ses fils et l'appellent leur père.
- Soyez le bienvenu, monsieur... vous êtes médecin ?
- Non, docteur, je n'ai pas eu l'honneur d'endosser la robe de Rabelais.
Il sourit.
- C'est fort bien. Vous n'êtes donc ni allopathe, ni antipathe, ni même homéopathe. Je suis charmé de ce que vous me dites là. Mes ennemis envoient souvent chez moi leurs espions : ils répandent ensuite sur mon compte les bruits les plus absurdes.
- Cela n'empêche pas le nombre de vos amis d'augmenter tous les jours. J'ai entendu les hommes les plus marquants du monde scientifique dire qu'ils se ralliaient franchement à vous ; Savigny[6], par exemple, ne peut se lasser de répéter les effets étonnants de votre méthode sur sa santé, et le vieil Hufeland lui-même, le prince des médecins de la Prusse, ne répugne pas à croire aux bienfaits de l'homéopathie.
- Je désire qu'il soit sincère.
- Il doit l'être, car il aime la vérité. Savez-vous ce qu'il nous disait un jour dans son salon: « Je divise mes malades en trois catégories : ceux que la nature aurait guéris plus vite que moi, ceux qu'elle aurait guéris aussi bien que moi, et ceux chez qui j'ai aidé la nature. »
- Voilà qui n'est pas trop mal.... mais les morts, il ne les voit pas.
- Il n'est pas aveugle pour rien.
- Et en France, que dit-on de moi ?
- La France, vous le savez, est toujours longtemps à adopter une idée nouvelle, arrivant de l'étranger ; mais une fois répandue, elle y chemine vite : dans deux ou trois ans votre méthode y fera fureur, je vous le prédis.
- Nous verrons, nous verrons. Et vos médecins, comment vous traitent-ils ?
- Toujours de même, docteur, ils nous envoient aux eaux [c'est à dire probablement « prendre des bains d'eaux naturelles »] et nous tirent du sang à faire plaisir.
- Oui, le pivot de votre médecine moderne c'est la sangsue.
- Comme celui de notre gouvernement.
- Cependant il y a beaucoup de bon dans le système de Broussais ; c'est fâcheux qu'il affaiblisse trop son malade pour amener la guérison ; bien des corps ne peuvent pas y résister. N'importe, il est le premier en France qui ait rationalisé la science et l'ait dégagée d'une foule d'inutilités et d'entraves. Aussi, quoique partis de points fort différents, nous sommes arrivés à des résultats plus analogues qu'on ne le penserait d'abord. Connaissez-vous M. Jourdan ? Suit-il la méthode de Broussais ?
- Je ne saurais vous le dire, docteur, je ne le connais pas.
- Il a traduit mon Organon et ma Matière médicale ; mais je n'ai pas trop à me louer de lui. Que diriez-vous, monsieur, d'un traducteur, homme de science, qui ose déclarer dans un avertissement « qu'il est sans opinion quelconque sur une doctrine dont sa plume seule s'est fait une affaire ». N'est-ce pas brocanter la science ! s'il n'a pas le courage de soutenir son auteur, de l'examiner au moins, qui donc le fera ?
- C'est, je l'avoue, une action peu généreuse.
- Eh bien, les faits parleront pour moi. Presque tous les pays de l'Europe ont eu pendant un temps le sceptre de la médecine : l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre, la France plusieurs fois ; aujourd'hui l'Allemagne a son tour. Oh ! je sais fort bien qu'aux yeux de beaucoup de gens, je ne suis qu'un charlatan, un Cagliostro, que sais-je, un illuminé ou une sorte de docteur fantastique ? Comment ne le croiraient-ils pas, on le leur a tant répété ! Mes détracteurs, remplis d'humilité chrétienne, publient que je me suis fait homéopathe par vanité et par intérêt, irrité de ne pouvoir me faire un nom avec l'ancienne médecine : à les entendre, je n'ai rien inventé, rien découvert ; j'ai seulement rajeuni de vieux sophismes des Egyptiens ou des Chinois peut-être ! Mais qu'ils prouvent donc ce qu'ils avancent, ces braves, qu'ils me confondent par des faits, qu'ils guérissent tandis que je tue, alors on pourra ajouter foi à leurs paroles. Comment en effet suis-je arrivé au système que j'ai adopté. N'ai-je pas employé dix ans de ma vie aux études universitaires, fait ma pratique médicale sous les maîtres les plus fameux, soutenu publiquement ma thèse et formé une clientèle brillante. Si, après ces succès, je me suis retiré de l'arène, si j'ai abandonné un état lucratif, pourquoi l'ai-je fait ? Par conviction, monsieur. Honnête homme avant tout, et d'un doute parvenu progressivement jusqu'à la certitude de la fausse route dans laquelle était engagée la médecine, je ne voulus pas servir davantage une œuvre de lèse-humanité. Voyant le mal et n'en connaissant pas encore le remède, je me recueillis en moi-même ; je me demandai si les erreurs de la philosophie médicale ne provenaient point du peu de soins apportés aux parties expérimentales de l'art, du manque d'études approfondies sur les effets vrais des substances médicales sur l'organisation humaine, et enfin de la fâcheuse tendance d'observations faites non sur l'homme sain, mais sur le malade. Je lus le peu qui avait été écrit sur ce sujet, et je conclus à l'affirmation sur toutes les questions. Cependant parmi les ouvrages étrangers dont la traduction m'occupait, se trouvait la Matière médicale de Cullen. L'article Quinquina me frappa. On sait depuis plusieurs siècles les effets étonnants de cette substance pour la guérison des fièvres intermittentes. Mais comment cette guérison s'opère-t-elle ?

Les explications données par l'auteur étaient loin de me satisfaire : je résolus d'approfondir la question. Je pris une dose considérable de ce médicament, et quelle fut ma surprise ! J'éprouvai, bientôt après, des frissons tout à fait semblables à ceux qui résulteraient d'une fièvre intermittente elle-même. C'était donc par une maladie artificielle analogue que la véritable maladie avait été repoussée. Je frémis de joie, j'avais trouvé l'homéopathie. Pourquoi cette loi ne serait-elle pas générale ? Pourquoi toutes les maladies ne seraient-elles pas guéries par leurs semblables ? Ce fut pour moi une seule et même idée. Je me ressouvins qu'Hippocrate avait entrevu cette vérité sans s'y arrêter, malheureusement. Dès lors, considérant le traitement des maladies sous un point de vue tout autre qu'on ne l'avait fait jusqu'à ce jour, rien ne put m'arrêter pour arriver à la découverte de la vérité, et je jurai de me consacrer corps et âme à une science où tout était à créer. Je me mis à étudier avidement et avec une joie extrême les symptômes propres à chaque agent thérapeutique, en faisant sur moi-même une longue suite d'expériences, ou, ce qui revient au même, en me donnant toutes les maladies artificielles dont je pouvais trouver les moteurs. Vous dire, monsieur, ce qu'il m'en a coûté non seulement de travaux et de veilles, mais de soucis et plus encore de souffrances journalières par l'emploi de tant de matières, souvent dangereuses, dont je ne connaissais pas la portée et que je cherchais à mes périls et risques, cela est impossible. Il fallait, pour y résister, être puissamment convaincu de la haute mission que le ciel m'avait confiée. Cependant les curieuses découvertes qu'amenait chacune de mes expériences relevaient mon moral, et je parvins ainsi à rassembler plus de six à sept cents cas de maladies différentes avec leurs remèdes bien constatés. Alors seulement je me permis, toutefois avec la plus grande circonspection, l'application des nouveaux principes sur quelques malades abandonnés et la Providence ayant couronné mes premières tentatives d'un succès positif, je dus le faire connaître au monde savant, afin d'appeler à mon aide les hommes de bonne foi qui s'occupent de l'art de guérir. Je donnai à ma doctrine le nom d'homœopathie, formé comme vous le savez de deux mots grecs et qui signifie souffrance semblable, puisqu'elle se fonde sur l'axiome similia similibus curantur (le semblable guéri par le semblable), et par opposition on donna le nom d'allopathie à l'ancienne doctrine, dont le principe fondamental est entièrement contraire au mien. Quant aux suites de ma publication, vous devez les connaître, monsieur, et vous n'ignorez pas les obstacles que j'ai eu à vaincre et les calomnies dont j'ai été la victime. »

Ici nous fumes interrompus par une des filles du docteur : elle apportait à son père un de ces énormes verres de bière forte qu'on ne trouve qu'en Allemagne : elle l'avertit aussi de l'arrivée de plusieurs personnes venues pour le consulter. Hahnemann fit répondre qu'il serait visible dans quelques instants ; il but une gorgée de bière et reprit son récit :

« On me reprochait d'avoir mis trop de violence dans ma polémique ; mais, monsieur, quand un coursier, seul pour se défendre, est assailli par une meute de chiens qui lui sautent aux jambes, il peut bien d'abord mépriser leurs cris et leurs morsures ; mais à la fin il entre en fureur, et malheur à ceux qu'atteint son sabot. On me reproche encore d'être intéressé ; eh ! monsieur, si j'avais préféré mon intérêt à celui de l'humanité souffrante n'aurais-je pas conservé précieusement mon secret comme tant d'empiriques l'ont fait avant moi pour leurs misérables drogues. Mais, au contraire, dès que ma découverte a été constatée, je me suis fait un devoir d'en répandre la nouvelle et les principes, mettant ainsi tout médecin à même d'en faire usage bien plus, j'ai appelé des jeunes gens dans ma propre demeure, et ces jeunes gens sont devenus mes élèves. Est-ce là, à votre avis, la conduite d'un homme cupide ? Et d'ailleurs, si j'ai utilisé mes travaux, était-il donc naturel que, sans fortune, ayant employé à ces recherches les deux tiers de mes jours, je n'en tirasse pas profit ? Et qui leur a dit, à ces âmes charitables, si, chez moi, l'homme riche ne paie pas les soins donnés gratis à l'homme pauvre ? Des calomnies qui me toucheraient plus encore, si elles n'étaient absurdes et pleines de contradictions, reposent sur le contenu de mes médicaments. Tantôt on m'accuse de faire prendre à mes malades des poudres sans vertu quelconque, tout en faisant croire qu'elles guérissent de toutes les maladies ; tantôt, au contraire, de mettre dans tous mes remèdes les poisons les plus violents. Chose étrange ! Ainsi j'ai passé vingt ans de ma vie à m'empoisonner soir et matin ? »

Mademoiselle Hahnemann étant venue une seconde fois dire que les malades s'impatientaient, je ne voulus pas être plus longtemps un obstacle à leur réception, et je pris congé.

« Pardonnez-moi, monsieur, si je vous chasse, me dit l'aimable vieillard ; mes visites cessent à la nuit tombante, et si la connaissance de l'ermite de Cœthen ne vous a pas été trop ennuyeuse, nous pourrons reprendre ce soir notre causerie. »

J'acceptai de grand cœur l'invitation, et je rentrai à l'hôtel, après avoir fait une excursion autour de la ville, dont le vieux château sans caractère, la campagne sans paysage et les habitants sans physionomie, ne méritent pas une description.
Mettant à profit cependant le temps qui me restait, avant ma seconde entrevue, je voulus prendre sur les lieux mêmes des informations relatives à la vie du grand homéopathe ; je lus aussi tout ce que je pus me procurer à ce sujet dans le Dictionnaire de la conversation (Conversation-Lexicon), et autres livres allemands. Voici le résultat de mon investigation :

« Samuel-Christian-Frédéric Hahnemann est né à Meissen, petite ville du royaume de Saxe, le 10 avril 1755. Il donna dès son bas âge des signes évidents d'un esprit supérieur. Cependant, son père, attaché comme peintre à la célèbre manufacture de porcelaine de sa ville natale, ne se montra pas disposé à lui faire suivre ses études, effrayé qu'il était de l'avenir de son fils, dans un pays où toute la jeunesse afflue aux universités. Mais Hahnemann sut vaincre la répugnance de l'artiste, et il entra d'abord à l'école primaire de Meissen, qui jouissait alors d'une réputation méritée. Le jeune écolier s'y fit distinguer par son aptitude au travail et son esprit solide et judicieux ; il profita si bien de ses premières études, qu'en peu d'années il possédait les mathématiques, les langues anciennes et plusieurs langues modernes. Mais cette trop grande application altéra sa santé, et il fut forcé de discontinuer ses travaux. Dès qu'il put s'y livrer de nouveau, il se décida à visiter l'université de Leipzig ; c'était en 1775, il avait alors vingt ans. Sa bourse n'était pas singulièrement garnie ; trente ducats formaient toute sa richesse. Il fallait donc se créer des ressources ; et tout en étudiant la médecine, il donnait de leçons de français et d'allemand, et traduisait de l'anglais quelques ouvrages scientifiques. Deux ans de travaux assidus lui ayant permis d'économiser une légère somme, il voulut aller à Vienne suivre la pratique du grand Quarin, et traiter les malades dans les hôpitaux. Il sut si bien mériter la confiance et l'estime de son célèbre maître, que celui-ci, médecin-directeur de l'hôpital de Léopold, se faisait remplacer le plus souvent auprès de ses patients par le jeune Saxon. Cependant ses ressources épuisées, il lui fallut abandonner ce grand théâtre de la science, et accepter la place de médecin ordinaire et de directeur d'un cabinet d'antiquités que lui offrait le baron de Bruckenthal, gouverneur de la Transylvanie. Il quitta donc Vienne pour Hermannstadt, où il resta deux ans, voyant sa clientèle s'augmenter tous les jours. Ce fut à peine âgé de vingt-quatre ans, c'est à dire en 1779, qu'il songea à se faire recevoir docteur : il se rendit dans ce but à Erlangen, et y soutint sa thèse avec beaucoup de succès. Puis il voulut goûter des douceurs du mariage, et il fixa son choix sur une demoiselle de Dessau, qui a longtemps embelli sa vie, et l'a rendu père d'une famille nombreuse. On devait supposer que dès lors Hahnemann, comme la plupart des jeunes médecins peu fortunés, choisirait, pour s'y établir, une ville favorable à la pratique, et y vivrait tranquille, insensible aux fumées de la gloire : il en fut tout autrement. De 1779 à 1789 la vie du jeune docteur sembla en quelque sorte nomade: il changeait à chaque instant de domicile ; son caractère était devenu inquiet, son esprit préoccupé, comme si un grand projet encore incomplet se fécondait dans sa tête : il s'occupait plus volontiers enfin de minéralogie, de physique et de chimie. Cependant, pour avoir renoncé à l'exercice de sa profession, Hahnemann n'avait pas abandonné entièrement ses études médicales ; mais ne voyant d'avenir pour la médecine que dans l'appui constant et attentif des faits, il prit l'expérience seule pour guide. Voulant propager son idée et en obtenir des résultats, il publia dans les journaux allemands, les plus chers à la science, de nombreux articles forts remarquables, et il traduisit du français, de l'italien et de l'anglais divers ouvrages propres à l'avancement des connaissances naturelles. On cite, parmi les travaux antérieurs à sa découverte de l'homéopathie, ses recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, auquel il opposa le mercure soluble qui porte son nom, recherches précieuses et importantes, dignes à elles seules d'établir la réputation de leur auteur. Nous voici arrivé en 1790, à la grande époque de la vie scientifique de Hahnemann. Nous ne répéterons pas ici l'histoire de l'homéopathie, on l'a entendue de la bouche même du maître, et bien mieux que nous ne pourrions le faire. Disons seulement qu'envisagée dans ses connexions avec les sciences naturelles, cette découverte prend un rang distingué dans les annales de leurs progrès ; et que Hahnemann n'eût-il fait qu'appeler l'attention des hommes sages sur la simplification des médicaments, n'eût-il que sapé la base de cette poly-pharmacie dont le règne a duré trop longtemps, facilité enfin aux malades l'usage des remèdes en enlevant à ces derniers leur saveur, leur teinte et leur odeur repoussantes, il eût déjà bien mérité de l'humanité. Mais c'était peu d'avoir trouvé les moyens de guérison ; il fallait trouver des malades qui voulussent se confier à ses soins, et des hommes assez sages pour pouvoir le comprendre et le protéger. Cet appui lui fut accordé par cette branche de la maison de Saxe, toujours prête à servir d'égide au génie prenant son essor. Le duc Ernest créa un hospice d'aliénés à Georgenthal ; il en nomma Hahnemann médecin en chef, et c'est là que l'homéopathie cueillit ses premiers lauriers. Un pauvre diable d'homme de lettres, Klockenbring, avait perdu la raison à la suite d'une épigramme lancée contre lui par Kotzebue ; Hahnemann le rétablit entièrement. Cette guérison inespérée et les succès brillants obtenus à Brunswick commencèrent à lui susciter une suite continuelle de persécutions. Des médecins mercenaires, des pharmaciens, menacés dans leurs intérêts, se liguèrent, sous prétexte qu'il n'était pas permis aux médecins de préparer eux-mêmes leurs médicaments ; ils forcèrent les autorités à lui interdire cette manipulation ; et Hahnemann, ne pouvant se résoudre à confier à des mains ennemies des armes dont elles pouvaient faire un usage si fatal, fut obligé de quitter le pays. Voyant alors la nécessité de réduire ses remèdes à leur plus simple expression, il parvint à force de travail à ce résultat : l'action de broyer les substances ou de secouer les liquides mélangés développe leur puissance à un si haut degré que dix grains ainsi préparés opèrent plus sur le malade que ne le feraient mille grains employés sans préparation aucune. Pourchassé de Brunswick à Hambourg, de Hambourg à Eilenbourg et de Eilenbourg à Torgau, Hahnemann ne se laissa pas décourager ; il avait d'abord publié : Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, etc. ; il fit paraître ensuite son corps de doctrine ; l'Organon de l'art de guérir, traduit pour la première fois en français, par Brunnow. Bien plus, il se replaça sur les bancs de l'école ; il retourne à Leipzig, et y défend publiquement une thèse intitulée : De helleborismo veterum. Alors la haine et la jalousie de ses antagonistes n'eurent plus de bornes, et l'on ferait tout un volume des sarcasmes grossiers, des plaisanteries de mauvais goût et des raisonnements lourds et peu concluants dont se compose cette polémique orageuse. Comment Hahnemann se vengeait-il cependant ? Par de nouvelles découvertes. Une fièvre scarlatine épidémique faisait des ravages cruels en Allemagne ; le grand homéopathe appliqua sa méthode, non seulement à la guérison, mais encore à la préservation de cette maladie, par l'action de la belladone. Ainsi, nouveau Jenner, il mérita, par son vaccin de la fièvre rouge, la reconnaissance de la jeunesse. Il parvint aussi à guérir les maladies chroniques et les maladies de la peau avec autant de bonheur que les maladies aiguës ; et maintenant l'ensemble de ses travaux embrasse toutes les parties des souffrances physiques.

Enfin, après douze ans d'une vie errante, grâce au zèle affectueux du conseiller de Freygang, Hahnemann trouva asile et protection dans le petit duché d'Anhalt-Cœthen, qu'il habite depuis 1820, et où sa présence a conduit la prospérité et la richesse. Devenu veuf, il y a plusieurs années, le doyen des homéopathes est père de cinq enfants. Un fils, médecin fort distingué (il est parti pour l'Amérique du sud en 1830), et quatre filles, dont l'une est mariée à un négociant de Leipzig, et les trois autres vivant sous le toit paternel. Quant à ses œuvres intellectuelles, nous avons déjà parlé de ses livres les plus importants ; il faut y joindre, outre ses traductions : Manière de reconnaître la falsification des médicaments : l'Ami de la santé ; Manuel à l'usage des mères de famille, etc., etc. Ces ouvrages sont écrits les uns en allemand, les autres en latin, langues qu'il emploie avec la même facilité. Les idées y abondent: elles sont remplies de philosophie et de lucidité. Quant au style, il est toujours remarquable par la clarté, la précision et une simplicité qui n'exclut pas l'élégance ; enfin, on peut dire de Hahnemann qu'il a mis de la littérature dans la science. »

A mon retour chez Hahnemann, je le trouvai dans son jardin, petit clos de vingt à trente pieds de long ; seule promenade du vieux docteur. Un monsieur qui s'éloigna bientôt après était assis à ses côtés. Son verre de bière et un gros livre étaient placés sur une table, et il jouait avec ses chiens, tandis qu'une de ses filles lui lisait une gazette politique. Il se leva en m'apercevant et venant à moi :

« - Eh bien, avez-vous vu les curiosités, les monuments de notre capitale ?
- Où il n'y a rien le roi perd ses droits.
- Comment, vous n'avez pas admiré cette chapelle, véritable Saint-Pierre de Rome, et cet arc de triomphe, rival de votre porte de l'Étoile ?... C'est pourtant à vos révérends jésuites que nous devons cela.
- Des jésuites ici ?
- Sans doute. Notre pauvre duc défunt, soit faiblesse, soit conviction, étant à Paris embrassa un beau jour le catholicisme. Avec lui arrivèrent les convertisseurs ; vite on bâtit une élégante chapelle ; il lui faut un portail à colonnes digne du nouveau néophyte ; mais hélas ! le portail s'écroule et cinq ou six ouvriers trouvent la mort sous cette masse de pierres.
- Oh ! voilà un mauvais augure.
- Aussi le seigneur et maître étant mort dans cette occurrence, son successeur a-t-il donné à la colonnade une toute autre destination..... A propos, êtes-vous marié ?
- Non, docteur, mais je le serai bientôt, je l'espère.
- Mariez-vous vite, monsieur, mariez-vous, le mariage est le spécifique universel du corps et de l'esprit.
- Et vous-même, docteur, vous vivez dans le veuvage ?
- Oh ! je ne dis pas que ce soit pour toujours.
- Savez-vous, docteur, je viens de m'occuper beaucoup d'homéopathie : j'ai vu plusieurs de vos malades ; ils ont tous en vos lumières une confiance qui va jusqu'au fanatisme.
- Cela est vrai, au fanatisme près cependant ; et cette confiance devient très avantageuse à la cure. La foi, monsieur, en médecine comme en religion, soulage singulièrement l'esprit et dispose le corps à recevoir la bonne semence. Mais savez-vous ce qui m'attire cette confiance ? c'est le soin que je prends de bien écouter mes malades. Voici le principe que je me suis toujours posé en traçant le tableau d'une maladie : Tout écouter, tout écrire, interroger, coordonner[7]. Messieurs les allopathes croiraient déroger en prêtant l'oreille aux discours de ceux qui les consultent, à peine les interrogent-ils et toujours au galop : sans doute leur docte science n'a pas besoin de renseignements et ils devinent tout, à ce qu'il paraît. Quant à moi je ne suis pas aussi habile, et ne voulant pas faire comme le juge qui prononcerait sans avoir entendu, je mets la plus haute importance à laisser parler mes patients sans les interrompre ; puis s'il est nécessaire ensuite, je fais mes questions en ayant bien soin toutefois de ne pas influencer les réponses. Et non seulement j'apprécie les moindres révélations de mon client, mais je prends encore des renseignements auprès de ses parents ; je ne m'informe pas seulement des symptômes ou des causes qui ont pu amener la crise actuelle, mais de toute la vie du malade, de ses habitudes, de son caractère, etc. Toute cette information est écrite par moi à l'instant même, car le médecin ne doit pas plus écrire de mémoire que le peintre et le sculpteur ne doivent travailler de souvenir ; mais au contraire sur le moulé et d'après nature. Tous ces faits rassemblés, je les coordonne, ayant toujours devant moi mon Organon, ma matière médicale et le répertoire de Rückert, dans lesquels je fais mes recherches pour reconnaître les substances convenables au cas présenté. Certain alors de ne pas tourmenter inutilement l'être souffrant, j'administre le remède avec sécurité.
- On serait tenté d'être malade pour se faire soigner par vous... Mais quelle besogne immense !
- Tenez, monsieur, voici le dernier volume de mes consultations, et il me montrait le gros livre in-quarto placé sur la table, il y en a quarante comme cela dans ma bibliothèque. Cependant ces consultations ne sont qu'une faible partie de mon travail quotidien ; ma correspondance me dérobe la plus grande partie de mon temps ; car vous le savez, un des bienfaits de ma doctrine c'est de pouvoir traiter les malades en toute assurance sans que le médecin et le malade soient en présence.
- Mais comment faites-vous pour les visites au dehors et la manipulation de vos remèdes ?
- Ce dernier département ne m'occupe plus que faiblement, étant l'occupation de mes filles sous ma surveillance ; quant aux visites je n'en fais aucune, je ne sors jamais, fût-ce pour le pape : ceux qui veulent absolument recevoir mes soins viennent chez moi ou m'écrivent, les autres sont depuis quelque temps visités par le docteur Lehmann [J. Gottlob Lehmann] que vous venez de voir ici : il mérite toute ma confiance. Si j'éprouve quelque contrariété, monsieur, de cette surabondance de travaux, ce n'est pas de ne connaître ni fêtes ni dimanches, le bon Dieu me le pardonne sans doute, mais c'est de n'avoir pas une minute à consacrer à l'art. Le croiriez-vous, je n'ai pu lire une seule ligne des beaux ouvrages qu'on prend la peine de m'envoyer, je n'ai pas même le loisir de jeter les yeux sur mes propres observations.
- Ce qui doit contribuer à encourager vos laborieux efforts, c'est de voir les progrès de l'homéopathie.
- Il est vrai, ma doctrine commence à être appréciée. Elle a des représentants dans tous les pays civilisés, et je puis même le dire, dans les cinq parties du globe. Le docteur Horatiis l'a propagée en Italie ; le docteur Leidbeck en Suède et en Danemark ; Gueyrard, Simon, Des Guidi, Euric[8] la font connaître à Paris et à Lyon ; et par les soins de l'amiral Mordwinoff, des docteurs Bigel et Seider, elle est florissante en Russie et en Pologne. Toutes les capitales et les autres villes de l'Allemagne ont de nombreux praticiens homéopathes, l'Angleterre en compte plusieurs, et quant aux Etats-Unis, aux Grandes-Indes et à l'Amérique du sud, ma doctrine leur est prêchée par le docteur Hering, le major Williams[9] et mon pauvre fils, ... s'il n'est pas mort ; car je n'ai plus de ses nouvelles depuis bien longtemps. » Et le visage du vieillard s'assombrit.

« - Eh ! docteur, à cette distance les correspondances sont souvent interrompues des années entières : vous apprendrez quelque jour son existence par ses succès.
- Ce serait un grand bonheur pour la science : mon fils est un habile garçon.
- Mais on a, je crois, établi des hôpitaux basés sur votre système et fondé des sociétés de médecins homéopathes.
- Plusieurs gouvernements ont voulu mettre ma méthode à l'épreuve et lui ont ouvert des dispensaires ou des hospices : à Munich, à Berlin, à Dusseldorf, etc. ; mais le plus important de ces établissements est celui de Leipzig, fondé par les soins et avec les fonds des amis de l'homéopathie eux-mêmes.
- Et les sociétés ?
- Oh ! elles sont fort nombreuses et liées les unes aux autres par une sorte de pacte fédéral ; je vous citerai les deux sociétés mères : L'Association générale des homéopathes, dont l'assemblée aura lieu ici cette année ; et la Société gallicane, à laquelle se rattachent tous les homéopathes des pays où l'on parle français... Tout cela cependant n'impose pas encore silence à nos détracteurs ; ils ne veulent rien entendre.
- Eh mon Dieu ! une idée nouvelle ne peut être comprise que des hommes supérieurs... Eh bien, venez en France, vous serez à l'abri de leur malveillance, et vous pourrez vous livrer entièrement à l'art.
- Oui, pour me faire lapider. Pourquoi les allopathes parisiens seraient-ils de meilleure composition que les allopathes allemands ; ne doivent-ils pas, au contraire, avoir le sang plus facile à s'échauffer ?
- Qu'auriez-vous à craindre, docteur ? des caricatures tout au plus, et les caricatures ne tuent pas. D'ailleurs elles font partie de l'apanage des rois, et n'êtes-vous pas roi de la médecine ?
- Bien obligé.
- La caricature ! mais c'est un moyen de devenir tout à fait populaire ; n'est pas caricaturé qui veut.
- Eh bien, monsieur le railleur, cette popularité ne m'est pas refusée ici. On fait aussi des caricatures à Berlin, non pas gaies et légères comme chez vous, mais le plus souvent grossières et plates. Parmi celles dont on m'a gratifié, la moins mauvaise est tirée de l'exiguïté de mes remèdes. J'y suis représenté lançant dans la Sprée un seul grain d'une substance inconnue, qui opérant son influence sur le cours entier de la rivière fait danser et gambader tous les animaux, chiens, moutons ou bestiaux qui viennent s'y désaltérer.
- Au moins voilà une plaisanterie sans conséquence.
- D'autant plus que ne pouvant m'expliquer moi-même complètement la puissance de ces petites doses, je ne saurais prétendre qu'on reçoive mon dire comme évangile ; mais le fait existe et je soumets mon entendement à l'expérience : ce dont je me plains, c'est de voir une foule d'hommes qui passent pour éclairés se révolter contre des assertions dont je fournis les preuves scientifiques ; et, au lieu de se livrer à un examen des plus faciles, préférer jeter les hauts cris et vomir des injures.
- Docteur, l'homme de génie a plus à redouter le vulgaire des gens instruits que le vulgaire des gens sans lettres.
- Sans doute, les derniers ne le comprennent pas, il est vrai, mais ne le jugent pas ; les autres, au contraire, veulent le juger et ne le comprennent pas davantage.
- Aussi vos ennemis les plus acharnés sont, j'en suis sûr, des demi-savants les véritables savants peuvent bien avoir d'autres idées que vous ; mais le doute philosophique ne s'éteint jamais en eux, et il est facile de les ramener.
- Oui, monsieur, j'en ai fait l'expérience. Mes plus francs partisans sont d'anciens antagonistes ; je les ai guéris à la fois de leurs maux et de leurs préjugés. Mais la nuit tombe et le serein pourrait nous être nuisible ; permettez que nous passions au salon. »

Nous rentrâmes, et tandis que l'une des demoiselles Hahnemann nous servait quelques rafraîchissements, l'autre se mit au piano et joua un morceau de Hummel. Heureuse Allemagne, où la musique semble un produit du sol ! Dans ce pays, ne pas être musicien, c'est ne pas savoir l'orthographe. Les fantaisies de Hummel jouées, je m'approchai d'une peinture qui avait frappé mes regards.

« - C'est un présent d'une de mes malades ; la princesse de Prusse-Bernbourg : ce tableau est de sa main.
- Ce souvenir doit vous être précieux ; mais ce n'est pas le seul sans doute: vous comptez tant de personnages marquants dans votre clientèle.
- Il serait mal à un médecin de mettre trop d'importance au rang de ses clients ; cependant, je l'avoue, ma vanité est flattée d'avoir été choisi par des puissants du jour : d'abord parce qu'ils ont une troupe d'allopathes à leurs ordres, ensuite par l'influence qu'ils peuvent avoir sur les destinées de notre art.
- Mais, docteur, le régime imposé par vous ne repousse-t-il pas ces favoris de la fortune ?
- Eh ! monsieur, on fait mon régime plus diable qu'il ne l'est. Manger de bonne viande de boucherie, un peu de poisson, de gibier et de volaille, tous les légumes qui ne sont ni aigres, ni amers, et les meilleurs fruits, est-ce là mourir d'inanition ? Je mets à l'index les épices ; mais quel homme sage oserait prendre leur défense ? et si je ne permets l'usage du vin qu'en petite quantité et trempé d'eau, c'est que pour nous autres Allemands le vin est du superflu : dès qu'il s'agit de malades français ou méridionaux, la défense du vin est moins rigide.
- Vous avez beau faire, les bonnes mamans ne vous pardonneront pas de vouloir les priver de leur café ; et, prenez-y garde, l'anathème lancé par vous sur le thé pourrait bien vous attirer un procès de la compagnie des Indes.
- Laissons agir le temps, monsieur, il ratifiera l'arrêt que j'ai prononcé. Déjà ceux qui ont complètement renoncé à l'usage de ces excitants, depuis un certain nombre d'années, s'en trouvent bien, et m'en font leurs remerciements. Mais tous mes malades ne me donnent pas la même satisfaction. J'en vois aussi abandonner l'homéopathie qui les a sauvés, parce qu'ils éprouvent des rechutes. Ces bonnes gens, rétablis par ma méthode, souvent avec beaucoup de peine, croient naïvement pouvoir retomber impunément dans les excès, causes premières des maladies dont je les ai tirés ; et si la même inconduite amène le même résultat, les voilà furieux coutre moi, maudissant l'homéopathie et jurant de ne plus croire à mes jongleries... C'est à faire pitié ! »

Nous causâmes encore, mais l'heure étant déjà avancée, il eut été indiscret de trop prolonger ma visite. Avant de me retirer :

« Docteur, lui dis-je en me levant, il me reste à vous adresser une prière : voici mon album ; il contient les noms de plusieurs hommes supérieurs auxquels j'ai eu l'honneur de rendre visite ; veuillez y joindre le vôtre.
- Volontiers, j'aime assez à me trouver en bonne compagnie. Mais n'allez pas me traiter comme l'étudiant de Faust, au moins.
- Oh ! je ne suis pas Méphistophélès. Tenez, j'y ai écrit ma devise: Sapere aude !
- Cette devise est bonne, non seulement en médecine, mais dans toutes les positions de la vie. »

Et reprenant mon album, j'y trouvai cette écriture nette, fine et burinée qui montre à la fois la lucidité des idées, le calme de l'esprit et la fermeté de la main.
Je pris enfin congé de l'intéressant vieillard. En me reconduisant, il me répéta encore : Mariez-vous, mariez-vous, monsieur ; le mariage est le spécifique universel du corps et de l'esprit. Depuis cette époque, Hahnemann a mis une seconde fois en pratique son aphorisme favori. Une Parisienne distinguée et jeune encore, mademoiselle d'Hervilly avait été le consulter sur une maladie dangereuse. Guérie par lui, sa cliente, soit reconnaissance, soit profonde estime pour son génie, a voulu devenir la compagne du docteur octogénaire, fière de lui consacrer sa vie et de porter un si beau nom. Hahnemann a abandonné sa fortune à ses enfants, et, pour se rendre aux désirs de sa nouvelle famille, comme aux instances de ses admirateurs, il a fait le voyage de Paris, qui a été pour lui une longue promenade. Je l'ai visité dans sa charmante habitation rue Madame, près du Luxembourg, où, entouré des soins assidus d'une femme aimable, il partage sagement sa vie entre son art chéri et les douceurs d'un repos laborieusement acheté. Restreignant sa clientèle à un petit nombre de malades choisis, il cède les nombreux clients qui réclament les bienfaits de l'homéopathie à l'élite des jeunes disciples dont il se plaît à s'entourer et qu'il dirige de ses conseils. Et non content de les recevoir chez lui tous les jours et à toute heure, il les rassemble le mardi soir en comité, et là se posent et s'agitent les questions les plus importantes et les plus profondes.
Mais autant il met de prix à la société de ces jeunes savants, autant il repousse de toute la puissance de sa parole ces hommes qu'il désigne sous le nom de faux frères et de charlatans. Les uns faisant de l'homéopathie une spéculation honteuse ; l'adoptent on par conviction, mais comme moyen d'attraction publique et mêlant l'allopathie à l'homéopathie contre toutes les règles du sens commun ; les autres cachant leur manque total d'instruction sous un torrent de phrases et au milieu du bruit étourdissant dont ils font retentir les journaux, expédiant une consultation comme s'il s'agissait d'un tour de passe-passe ; tandis que le créateur de la science est sans cesse occupé à observer, à faire des expériences et à améliorer sa méthode. Aussi Hahnemann n'est-il pas aussi irrité qu'on pourrait le croire de l'arrêt virulent prononcé par l'Académie de médecine ; il l'attribue en grande partie à la conduite de ces singes d'homéopathie. Et cet arrêt lui-même, au reste, n'a point de portée. Hahnemann venu à Paris, l'homéopathie n'est plus en Allemagne, elle s'est intronisée en France : c'est de là qu'elle doit rayonner, et on ne saurait douter que la réunion des homéopathes gallicans qui vient d'avoir lieu à Paris n'ait sur le monde médical une influence toute décisive.

L. AUQUIER




Notes

1. Le récit de Auquier serait donc postérieur à septembre 1835 (au vu des derniers événement qu'il relate à la fin du texte), alors que sa visite à Hahnemann est datée de mai 1833. A moins que Auquier ait simplement remanié son texte, une fois Hahnemann arrivé à Paris.

2. En 1821, quand Hahnemann s'installe à Cœthen, l'Anhalt-Köthen, ex-état du feu Saint Empire, est un duché depuis 1806 et les guerres napoléoniennes.

3. Il s'agit donc d'Emmanuel Pons Dieudonné, baron puis comte de Las Cases, nom célèbre chez les amis et les ennemis d'un certain empereur, comme en atteste les lettres écrites de sa main à Hahnemann et conservées dans les fonds de l'Institut für Geschichte der Medizin à Stuttgart.

4. Nous n'avons pas réussi à identifier ce médecin dont la personne ou le cas manifestement exigeait l'anonymat.

5. Les biographies de tous ces pionniers de l'homéopathie mentionnés par Auquier sont disponibles sur le site internet du Dr Seror. Elles proviennent de l'œuvre de Bradford.
http://homeoint.org/seror/biograph/index.htm

6. Friedrich Carl von Savigny [1779-1861], juriste allemand célèbre.
Voir la Notice sur la vie et les ouvrages de Frédéric Charles de Savigny, dans Histoire du Droit Romain au Moyen Âge, ouvrage rédigé par Savigny.
p.20 :
« En 1822, Savigny ressentit les premières atteintes d'une maladie nerveuse qui souvent le condamna des jours entiers à l'inaction et à la douleur. Les remèdes de tous genres, les eaux, les bains de mer, les voyages en Italie, augmentèrent le mal plutôt que de le diminuer, lorsqu'au printemps de 1828 il connut le docteur Necher [il s'agit en fait de George Necker], médecin du duc de Lucques. Un traitement homœopathique, continué pendant plusieurs mois, acheva la guérison annoncée par le docteur avec cette sorte de diagnostic que l'on admirait dans Galien. »
https://books.google.fr/books?id=vtHKxMkZ8j0C&pg=PA20

7. Ceci fait admirablement écho à la formule qu'écrivit Hering dans un article publié quelques années auparavant en 1831 :
« Genug, daß wir hier vorläufig andeuteten, wie der homöopathische Arzt, um ein gutes Krankheitsbild aufzustellen, muß: hören, schreiben, fragen und anordnen. »
Voir Planète Homéopathie, https://planete-homeopathie.org/forum/v ... php?t=6445

8-9. Personnages inconnus de nous dans le bataillon des pionniers de l'homéopathie...
Emile, nico_juju, akoufene et 6 autres aimais cela
#72144
Voulant en savoir plus sur ces duchés et souverains d'Anhalt, mes recherches m'ont conduit à un article de presse, écrit quelques années auparavant par un journaliste anonyme de la Gazette de France (le tout premier journal français à avoir été publié, dont l'orientation politique varia plusieurs fois selon le régime en place).
Pour l'occasion un paragraphe entier est consacré à Hahnemann, que je reproduis ci-dessous. Vous pourrez ainsi vous rendre compte du traitement qui était réservé à l'époque à Hahnemann et l'homéopathie en France (et j'imagine dans beaucoup d'autres pays d'Europe) : le plus souvent moqueur, assez souvent fantaisiste, parfois mensonger.

"En attendant cet heureux avenir, un docteur de Cœthen s'est chargé d’enrichir son pays : il s’appelle Hahnemann et passe pour l’inventeur, quoiqu'il ne soit véritablement que le régénérateur, d’un moyen de guérir tous les maux connus sous le nom de méthode homœopathique, c’est la panacée des Allemands ; soyez sourd ou aveugle, ayez la goutte ou la colique, ce n'est jamais qu'au docteur Hahnemann qu’on vous conseille de recourir : Cœthen est peuplé de ses malades : avaler un peu de sucre en poudre, boire beaucoup, ne manger guère et toujours courir, tel est son traitement. Cette activité qu’il recommande donne à la ville de Cœthen un aspect plus Italien qu’Allemand : tout le monde y est dans une agitation perpétuelle, les malades courent pour se guérir , les domestiques courent pour les suivre, les habitants qui ont affaire à eux courent après pour parvenir à les joindre, tout le monde a l'air de se sauver. Eh si l’on en croit les méchantes langues du pays, c’est le sort d’un fort petit nombre de malades du docteur Hahnemann de se sauver en effet, la santé encore plus vite qu'eux, ils l'atteignent rarement ; tous partent de Cœthen plus éreintés que guéris. C'est un des préjugés pour lesquels l'Allemagne se passionne heureusement à froid et qui durent jusqu'à ce qu'un autre le remplace."
Gazette de France, 13 août 1831, p.2
article intitulé Mélanges de Politique : Maison d'Anhalt

Pour celles et ceux qui voudraient lire l'article entier c'est ici :
https://www.retronews.fr/journal/gazett ... /1352269/2
(dernière colonne, à droite)
Stéphane, Anne aimais cela
#72148
Les temps n'ont malheureusement point changé, les consciences ne se sont pas élevées...
200 ans de persécutions, de railleries - l'Homéopathie ploie, résiste , se relève.
Elle émerveille et émerveillera toujours aussi bien le praticien que le malade, tant pis pour les sots. :lol: :lol: :lol: :lol:
Emile aimais cela

C'est la même chose dans le répertoir[…]

Rebonjour katmandou, la leucose est ce matin posit[…]

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merci Thelma

Les névralgies

Merci Véronique. :clap: Il y a deux jou[…]