Introduction aux Maladies Chroniques d’Hahnemann

Dans Actualités par TerrasiennaLaisser un commentaire

Un grand merci à mes chers philosophes anonymes pour toutes ces belles discussions sur Aristote. Merci à Annick pour son oeil de lynx.

En guise d’avertissement: Etant tout à fait novice en philosophie, veuillez me pardonner et me corriger si vous trouvez des erreurs dans cet exposé.

L’ouvrage « Doctrine et traitement homéopathique des maladies chroniques » est publié à 2 reprises, en 1828 et 1835 par Hahnemann, et il considérait ce traité comme complémentaire de l’Organon.

C’est un texte obscur pour beaucoup, y compris des homéopathes avancés. Pour l’appréhender, souvenons-nous qu’Hahnemann est avant tout un homme pratique, qui souhaite des résultats en médecine. Quel peut donc être l’intérêt pour lui d’un tel recueil où l’on discute de notions en apparence obsolètes ?  

1/ Le contexte philosophique de la rédaction des Maladies Chroniques est une première piste.

Hahnemann était un érudit, pétri de culture antique. Le titre de son autre ouvrage principal, « Organon » révèle son maître à penser, Aristote. En étudiant Hahnemann, en quelque sorte, nous « faisons du Aristote » sans le savoir !! Et quelle école !

Ce choix n’est pas anodin. Un léger coup de projecteur sur le « stagirite » en donne un aperçu.

Aristote

Aristote était élève de Platon. A sa mort, il s’en est détaché pour concevoir une œuvre originale au sein de la philosophie. Aristote ouvre un chemin pour penser de façon autonome lorsque l’immensité des autres philosophes, souvent héritiers de Platon, construisent un système fermé. Nous touchons à la racine épistémologique des « expérimentateurs » versus « théoriciens ».  

Platon est idéaliste,

il subordonne le réel à la pensée, l’idéologie. Descartes en est le digne héritier. Dans leur monde, la réalité de l’objet existe parce que le sujet le pense. De fait, les objets sont des idées avant tout, et le philosophe, très égotique, se rend comme maître de ce monde.

Cette conception baigne à notre insu tout le monde occidental, qui considère que penser le réel tel quel est bien trop « naïf ». La limite se fait sentir aujourd’hui, car cet idéal platonicien engendre une société très matérialiste et coupée de l’expérience sensible (je parle d’expérience, pas de jouissance ou de vécu immédiat des cinq sens). Les idées et idéologies prévalent sur le fait. C’est le cas lorsque la pharmaceutique cherche prioritairement une idée, à expérimenter ensuite dans des éprouvettes, pour commercialiser un médicament, dont on continuera l’expérience sur la population générale, quitte à le retirer du marché 20 ans après.

De la même façon, voyez comment l’élite issue des grandes écoles en est le pur produit en France. Toutes ces directives démagogiques et verticales appliquées à l’éducation, la santé, comme sortant tout droit d’un chapeau de magicien, en décalage complet avec le terrain, sont dramatiques. Pourtant, Ces brillants cerveaux semblent nous narguer en poursuivant, l’air de dire, « parce que je souhaite que mon nom reste ! » Merci Platon !!  

Aristote est plus incarné.

Il part du réel, donne de la valeur à l’expérience sensible pour en chercher la finalité, la comprendre, puis revenir au monde. C’est le maître de l’induction. En ce sens, c’est à l’opposé de la démarche cartésienne qui prétend que les sens sont trompeurs. Aristote engendre tous les philosophes de l’expérience.

Il écrit cette belle phrase : « Platon et la Vérité étant des amis, il est sacré de préférer la Vérité. »
Platon pointe l’index vers le ciel, Aristote tourne la paume vers le sol.

Car sa démarche va dans le sens inverse de Platon.

Elle part de la matière et est plus humble. La finalité vise à l’accomplissement de l’homme en ordonnant les choses, tout en cherchant une unité dans le réel. Le stagyrite est le premier à ouvrir la route de la psychologie, en tous cas de l’étude de l’homme. Hahnemann en applique sans arrêt les keynotes, à savoir l’analogie et l’induction.

  • (Un exemple pratique d’induction: « il n’y a pas de fumée sans feu »)

Il y aurait tellement à dire sur Aristote… Restons sur le fait que les œuvres de ce fils de médecin présentaient toutes les qualités pour inspirer et éclairer Hahnemann dans sa recherche de la vérité.  

L’Organon d’Aristote cherchait à être un instrument de raisonnement logique, pour discerner comment mener une réflexion juste.

C’était certainement le sous-entendu d’Hahnemann lorsqu’il a nommé « l’Organon de l’art de guérir ». Cette recherche d’une logique, d’une pensée cohérente qui pourrait articuler et unifier la médecine, en exposer des lois est fondamentale pour prouver son choix d’une médecine rationnelle porte ce travail. L’Organon donne les outils pratiques et la méthode rigoureuse, fondée sur l’observation, pour aborder le cas du patient et en effectuer le suivi.  

Dans l’ouvrage qui nous concerne, Hahnemann ne s’attaque plus aux principes généraux et théoriques, à la méthodologie globale, mais vise à l’application pratique des principes.

Avec la « Doctrine et traitement des maladies chroniques » nous touchons aux modalités dans l’existence même de la maladie, c’est-à-dire le développement, l’organisation et les manifestations de ce type de maladies, avec une volonté de comprendre quelle en est leur genèse et par quel angle les aborder pour les guérir efficacement. Le domaine est plus spécialisé et exigeant. C’est incompréhensible sans une étude minimale de l’Organon.

Le terme doctrine renvoie à l’idée d’établir un ensemble cohérent de concepts, avec l’intention d’aboutir à un système. Hahnemann, dans ce titre, est moins affirmatif quant à la rationalité de cette œuvre, il la soumet au praticien pour parvenir à simplifier l’apparence hétéroclite des maladies chroniques, qui résistent encore à une compréhension globale. On perçoit la recherche d’une unité logique dans la perception du réel, à l’instar de son maître, ici appliquée à la maladie.  

Hahnemann devait bien être conscient que la notion de miasme était peu précise. Il préfère perdre en précision pour construire un modèle cohérent le plus proche possible de la réalité de la maladie chronique, quitte à forcer quelque peu le trait de l’unité. D’où le terme « doctrine » et son intuition qu’il ne serait que difficilement compris.

Comme Aristote encore, Hahnemann demeure attentif et assume les parcelles de vérité chez ceux qui l’ont précédé dans cette recherche.

Il respecte ses maîtres, les choisit, et utilise la substantifique moëlle du passé et de ses contemporains pour construire sa pensée. C’est bien toute la fragilité du modernisme qui évacue promptement ses aînés. En histoire de la médecine, tout ou presque semble devenir merveilleux à partir de l’époque de Pasteur, image d’Epinal à lui tout seul, puis Fleming devient le héros des antibiotiques et la médecine sauve. La plupart des anonymes reste souvent plongée dans l’obscurité. Pourtant de nombreux évènements ou micro évènements ont dû s’enchaîner pour parvenir à un point ultérieur.

EDELFELT, portrait de Louis Pasteur, 1885

Quelles sont les conséquences d’une coupure radicale avec le passé ? La domination, le contrôle, l’argent. Le bénéfice est complet pour ceux qui en sont à l’origine.

« Qu’enfin le passé s’engloutisse ! Qu’un genre humain transfiguré Sous le ciel clair de la Justice Mûrisse avec l’épi doré ! » …… Chante l’Internationale…

Qui a intérêt à nous faire croire qu’aujourd’hui c’est mieux que jamais, que les médicaments d’hier sont dépassés (héroïne, opium, quinine, arsenic…)? Les cartels pharmaceutiques.

C’est pratique de proposer à nouveau le bismuth des dizaines d’années après son éviction dans une nouvelle formule, couplé à des antibiotiques, plus chère. Tout le monde a oublié.

C’est pratique d’oublier Béchamp, l’inspirateur de Pasteur, pour éviter de remettre en question le dogme du tout microbe.

Ce sont des méthodes de manipulateurs, de sectes. Une personne coupée de son passé est bien plus fragile, facile à manipuler.

C’est ce qui se passe en médecine actuelle. Hahnemann fait exactement le contraire en essayant de discerner ce qu’il y a de bon dans les auteurs passés, afin d’appuyer ses arguments, et d’en produire une synthèse nouvelle et ordonnée à ses méditations. C’est une véritable leçon pour le jeune médecin qui « tombe » dans l’homéopathie et à qui on a appris « les protocoles » et que « demain c’est le progrès, donc forcément mieux »  

2/ L’immense expérience d’Hahnemann, fruit de ses observations, et sa constante remise en question est une autre piste.

Au fur et à mesure de ses recherches, réflexions, au contact de nombreux patients différents, Hahnemann qui initialement utilisait un vocabulaire similaire à ses confrères, a évolué et créé avec ses amis une nouvelle médecine, radicalement différente du monde de l’allopathie.

Hahnemann observe la maladie sur 3 plans  

La topologie/pathologie.

C’est son point de départ, comme pour tout médecin.

Hahnemann s’adresse à des médecins, donc ce constat est implicite. Dans « Essai sur un nouveau principe », il applique ainsi arnica au typhus, remède courant de l’époque, mais appliqué cette fois ci selon le principe de similitude.

Le remède doit être ainsi organotrope. Il est courant de soigner une pathologie de la thyroide avec un polychreste, ce sera plus exceptionnel d’utiliser euphrasia pour une telle pathologie. On lui préfèrera spongia si un choix doit se faire entre 2 remèdes plus ciblés sur des organes. Cette notion est considérée comme acquise pour tous.

l’ombre chinoise, presque « gestalt », d’un enfant
La gestalt du patient,

est le deuxième temps de la pensée de notre cher Maître et le deuxième filtre de l’homéopathe dans la prise du cas. Hahnemann compare ce qui se dégage du patient à une esquisse de dessinateur dans la « Médecine par l’expérience. »

Une heure semble nécessaire pour recueillir les traits saillants du patient.

Ce sont les troubles « les plus constants, les plus prononcés, les plus pénibles » qui constituent la trame du tableau.

A ceux-ci s’ajoutent « les traits les plus singuliers, extraordinaires » permettant d’individualiser et de distinguer les tableaux entre eux.

Pour les esprits plus mathématiciens, le mot « homéo » est utilisé dans l’homothétie. La géométrie, cette discipline antique rigoureuse, est la meilleure comparaison possible pour expliquer la démarche homéopathique dans la recherche de la similitude. Nous sommes là encore dans l’analogie, c’est-à-dire un rapport de comparaison. Le recueil des symptômes trace une silhouette, véritable figure géométrique, à laquelle s’ajustera l’image du médicament.

Cette description est purement visuelle et l’homéopathe est comme appelé à réaliser un cliché photographique du patient à l’instant donné.

Cette prise de recul de la médecine topologique à celui du cliché de l’ensemble est déjà une mini révolution. C’est le fruit de nombreuses années de labeur, et ce concept est contemporain de l’idée d’Hahnemann qu’à un miasme donné se trouve une maladie donnée, puis un remède adapté au patient. Nous restons sur des laps de temps très courts pour le patient, l’image est encore statique.  

Nous allons parvenir à la dynamique temporelle de la maladie, troisième temps du recueil des symptômes par l’homéopathe.

Les 18ème et 19ème siècles correspondent à une période où la médecine évolue énormément et se veut plus rationnelle, les noms de maladie se font plus précis. Le 18ème siècle voit la première appendicectomie, la première description clinique de l’angine de poitrine et en 1847 Semmelweiss réduit le taux de mortalité de la fièvre puerpérale par l’hygiène. Une véritable ébullition s’empare de la médecine. C’est dans ce milieu encore très ouvert qu’Hahnemann peut développer sa pensée.

Les maladies aigues et les épidémies sont encore les plus redoutables et redoutées. Avec l’essor du microscope et de la chimie, on commence à soupçonner des agents microscopiques d’être à l’origine de tout cela. Le terme employé pour les définir est « miasme », entité encore floue qui recouvre aussi bien le poison dû au venin de serpent, la bave du chien enragé que l’agent de la scarlatine.  

Hahnemann arrive à franchir un cap dans la gestion de ces cas.

Il conserve ce vieux terme de miasme. J’y vois deux avantages. Le premier est de se garder de rester dans une causalité externe pure, chère à notre époque. Pour un homéopathe, la cause de la maladie est à la fois externe (le microbe ou l’empreinte transgénérationnelle de ce contaminant), et interne, à savoir le déséquilibre de la force vitale face à cette agression. Nous allions les états paradoxaux de particule/ onde, une vision statique ET dynamique. Le modèle dialectique cher à Platon (cette construction de la pensée par l’opposition, la dualité) est explosé. Nous nous rapprochons de l’éloge de la fadeur, cette recherche du juste milieu phare de la philosophie chinoise.

La deuxième est de nous focaliser davantage sur le processus et l’utilité pratique du modèle que sur l’origine en détails, finalement peu accessible à la connaissance humaine, de ces pathologies.

Une grosse partie du travail de l’homéopathe consiste à comparer les tableaux avant/après afin de suivre l’évolution de la maladie, en aigu et en chronique. Cette analyse fine introduit la notion de dynamique de la maladie dans notre pratique.  

Et c’est après 20 ans de guérison d’aigus et d’études que commence à apparaître la gestion des cas chroniques.

C’est le temps nécessaire pour apprendre à être médecin de famille, voir évoluer des cas, ce qui ne se présente quasi jamais dans la médecine hospitalière, notre modèle actuel. En outre,les niveaux de santé étant plus élevés à l’époque, les maladies chroniques étaient plus rares que de nos jours. Surtout, surtout, le goût de l’échec revient amèrement à la bouche du chercheur suffisamment observateur pour constater qu’un malade auparavant guéri plusieurs fois d’un trouble revient encore plus mal !

L’unité de temps et de lieu, chers au théâtre classique ont peut-être orienté le cerveau d’Hahnemann lorsqu’il s’éloigne encore d’un cran pour jauger la maladie. Plus probablement nous sommes encore dans cette recherche d’unité dans le réel, chère à Aristote.

Dans le cadre d’épidémies, nous déterminons le « génie épidémique » grâce à l’analyse de symptômes de plusieurs patients. On pourrait parler d’une « totalité de lieu, géographique. »

Hahnemann recule encore d’un niveau. Il introduit la variable temps pour unifier l’ensemble des maladies présentées par un patient qui atteint un stade chronique.

Comme dans une épidémie, on assemble les différentes expressions du désaccord pour tenter de retrouver l’esquisse finale. Et voilà pour l’unité de temps. La Gestalt ne doit pas se contenter d’un moment « T », mais englober l’ensemble des manifestations petites et grandes du patient au cours de sa vie pour y trouver une cohérence.

C’est la théorie.

 

Bien sûr se greffent là-dessus les maladies alternantes, les maladies défectives, qui compliquent ces tableaux.

Cette introduction de la dynamique temporelle est précieuse. Comme le kinétoscope, la succession des images produit une nouvelle réalité.

Homme regardant dans un kinétoscope

C’est dans cette dynamique temporelle que s’inscrivent les miasmes chroniques et les médicaments comme nosodes et antipsoriques, sinon ils n’ont aucun sens.

 

Fait intéressant, les médicaments antipsoriques sont souvent des minéraux, donc disposant de propriétés et d’un potentiel d’action différents des végétaux. Les végétaux ont souvent une action primaire et secondaire, contrairement aux minéraux. Les végétaux sont davantage impliqués dans les maladies intercurrentes, tandis que les minéraux, préparés de façon adéquate, sont puissamment antipsoriques. Là encore la dynamique de l’action du médicament, son pouvoir curateur est directement lié à ce qui est indubitablement morbide. Tout est magnifiquement cohérent.

La recherche de l’unité dans la diversité
La démarche scientifique aristotélicienne a constamment aiguillonné Hahnemann

à découvrir une unité et une cohérence jusque dans la maladie chronique. Il parvient ainsi à ajouter un filtre indispensable pour penser et guérir ce type de maladies. Tandis qu’auparavant certaines guérissaient « par chance » avec l’homéopathie, tandis que d’autres se répétaient périodiquement avec affaiblissement progressif de l’organisme, cette fois ci, on tient le fil pour verrouiller une guérison.

Une fois compris qu’il y a une unité temporelle dans la survenue des différents troubles chez une même personne, le « monstre » est à dérouler. C’est là que ça se complique.    

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