Pluralisme, complexisme ou dose unique ?

Dans Actualités, Bases de l'homéopathie by BelladonnaLaisser un commentaire

Introduction

On entend parfois ( et même un peu trop souvent)  que l’homéopathie telle que Hahnemann l’aurait vraiment pratiquée consiste à donner plusieurs médicaments à la fois. Tous ceux qui ont étudié et s’efforcent de suivre le Fondateur auraient donc la berlue ou bien se seraient sclérosés dans des pratiques quelque peu fanatiques. Ni la « démonstration » ni le débat ne sont nouveaux. Les justifications habituelles étant mutuellement opposées :

  • Soit on cherche à faire passer Hahnemann pour un dangereux dogmatique accroché à ses idées et notamment à la prescription d’un médicament à la fois.
  • Soit on puise dans les propres écrits de Hahnemann de manière biaisée. C’est ce que faisaient déjà du vivant de Hahnemann, ceux qui voulaient prescrire plusieurs médicaments pour justifier leur pratique déviante et non-scientifique.

S’impose ici une citation de Kent qui écrit à propos de Hahnemann :

« Tous les faits vont dans le sens de l’historien quand celui-ci affirme que Hahnemann n’admira jamais les spéculations métaphysiques ; qu’il conclut toujours d’après les faits, jamais d’après une théorie ou des spéculations ».

La simple logique scientifique

Des raisons de simple logique s’accumulent pour aller dans le sens de la prescription d’un médicament à la fois.

a) Pour commencer, comment concevoir qu’on puisse intervenir dans un système aussi complexe que le vivant en agissant sur plusieurs paramètres à la fois ? Ceci ne fait aucun sens scientifique et ainsi que le rappelle le Pr. Marc Henry sur le site de l’AIMSIB :

 

J’insiste bien sur le terme UNIQUE car c’est ici que l’homéopathie révèle son caractère scientifique. Prescrire plusieurs remèdes à prendre simultanément pour un même malade est déjà un aveu d’ignorance et d’échec de la part du médecin. Mais, il convient de rester humble car si le savoir est du domaine de la science, la réussite (en médecine la guérison) est entièrement du domaine de l’art, car l’être humain (aussi bien que le médecin que son malade) n’est pas une machine.

b) Réciproquement, l’exploration des médicaments s’est faite avec une seule substance à la fois. En note au §101 de l’Organon (4ème Edition), on peut lire :

« Il n’y a donc pas de moyen plus sûr et plus naturel, pour trouver infailliblement les effets propres des médicaments sur la santé de l’homme, que de les essayer séparément les uns des autres, et à des doses modérées, sur des personnes saines, et de noter quels changements résultent de là dans l’état du physique et du moral ».

Des sujets sains se sont ainsi intoxiqués pour révéler la maladie médicamenteuse artificielle. Comment prévoir la manière dont ces substances interagissent entre elles quand elles sont administrées en même temps ? En prescrivant « à sa sauce »  n’est-ce pas faire peu de cas des souffrances endurées volontairement par ces hommes et ces femmes pour mettre en évidence les propriétés curatrices des substances médicinales  ?

c) L’homéopathie conduit immanquablement à envisager le vivant sous un aspect dynamique et énergétique. Tout se passe comme si l’organisme vivant captait le signal émis par la substance dynamisée. Les interactions de plusieurs signaux médicamenteux n’ont jamais été explorées. De plus, nous savons que deux substances capables de produire des tableaux symptomatiques ressemblants s’annihilent mutuellement. Prescrire en même temps deux antidotes ne semble pas vraiment une bonne idée.

La monopharmacie dans les Organon

La monopharmacie est clairement exprimée par Hahnemann dans l’Aphorisme 273 qui n’est étrangement jamais cité par les révisionnistes :

273.— Dans aucun cas sous traitement il ne sera nécessaire ni donc admissible d’administrer au patient plus d’une seule substance médicinale simple à la fois.

Il est inconcevable qu’il puisse planer le moindre doute sur la question de savoir s’il est plus raisonnable et plus conforme à la nature d’ordonner dans une maladie une seule substance médicinale simple (a) et bien connue, ou de prescrire un mélange de plusieurs médicaments agissant différemment. Il n’est absolument pas permis dans l’homéopathie, le seul véritable, simple et naturel art de guérir, de donner au patient deux substances médicinales différentes en même temps.

Le Fondateur est donc très clair en déclarant « qu’il n’est absolument pas permis dans l’homéopathie de donner au patient deux substances médicinales différentes en même temps. » En ajoutant que l’homéopathie est « le seul véritable, simple et naturel art de guérir » il nous rappelle qu’il faut adhérer à cette simplicité, aux racines étymologiques même du mot « simple » qui signifie « un. » Il est toujours frappant de voir combien la polypharmacie ouvre la porte aux interprétations personnelles « moi je donne ceci et cela dans telle et telle affection », « pas du tout mon cher, vous devez ajouter ceci, et cela. » En un mot nous sommes transportés avec la polypharmacie :

  • dans l’arbitraire qui règne en allopathie, et
  • dans l’approche par symptôme ou par organe qui caractérise aussi l’ancienne médecine.

C’est une double trahison des principes élémentaires définis dans l’Organon (et on peut même ajouter dans tous les Organons, puisque le principe d’unicité figure inchangé depuis la première édition).

Les faits historiques nous confirment amplement ce qui précède. J’ai transcrit personnellement plusieurs volumes des cas cliniques parisiens de Hahnemann, et nulle part on ne peut y lire la moindre prescription de plusieurs médicaments, même si parfois Hahnemann change très vite de prescription (Voir Die Krankenjournale. Édité par Robert Jütte. Heidelberg 1992-2005, Haug).

Rima Handley avait en son temps tenté de dénaturer la lecture des cas parisiens pour tenter de démontrer que Hahnemann prescrivait plusieurs médicaments à la fois (Voir In Search of the Later Hahnemann). Mais aucun de ses arguments ne résiste à l’analyse honnête de ses sources.

Une manipulation classique

Nous pouvons donc imaginer l’effort de manipulation qui a été celui de l’école française pour arriver à faire dire à Hahnemann tout le contraire de ce qu’il préconise explicitement et formellement. Historiquement il y a débat pour savoir si c’est Aegidi ou Stoll qui a eu le premier l’idée d’associer plusieurs médicaments.

Hahnemann et le Baron

Personne ne conteste que Boenninghausen et Hahnemann ont échangé une forte correspondance sur la notion de polypharmacie. A une époque où fort peu de médicaments étaient expérimentés, il leur avait semblé logique en effet de couvrir telle fraction du cas par un médicament et telle autre par un autre, pour en quelque sorte boucher les trous de la matière médicale balbutiante autour des années 1830.

Au début les résultats ont semblé prometteurs à telle enseigne que Hahnemann écrit au Baron qu’il se réserve la possibilité d’une note dans le 5ème Organon à paraître.  Mais bien vite les deux déchantent devant la non reproductibilité des résultats et abandonnent la technique. Ce simple épisode permet de réfuter formellement les accusations de dogmatisme à l’encontre de Hahnemann et de confirmer que toute sa vie il expérimenté sans jamais se baser sur des théories pour prescrire – l’Aphorisme Premier représente à cet égard la pierre angulaire de la pensée hahnemannienne en définissant le rôle du médecin tout en demandant de renoncer à toute théorie.

L’alternance Bryonia et Rhus-tox

L’argument classique pour tenter de justifier la polypharmacie provient d’une mauvaise lecture volontaire du compte rendu de Hahnemann concernant ses résultats dans l’épidémie de typhus après la fameuse bataille des Nations en 1813, bataille qui fit au moins 140.000 morts dans la région de Leipzig.  Hahnemann traita 180 cas avec seulement deux décès, dont celui d’un patient très âgé. Il s’offrit même le luxe de guérir brillamment le chef suprême de la coalition, le prince de Schwartzenberg, atteint à son tour de la typhoïde. Ces résultats font encore l’étonnement des médecins actuels qui vérifient ces faits incontournables.

Hahnemann publie en 1814 son traité « Thérapie curative de la fièvre nerveuse… régnant aujourd’hui » où il narre que bien souvent, malgré une nette prédominance des indications de Rhus tox par rapport à Bryonia, il arrive de voir les symptômes se modifier de sorte qu’il faille alterner les deux remèdes.

Je cite maintenant Farrington pour éclairer les lecteurs non homéopathes. Celui qui a été sans doute l’un des plus grands professeurs d’homéopathie nous dit dans son cours sur Rhus :

« Beaucoup de vies ont depuis été sauvées par une alternance de ces deux remèdes : une alternance qui consiste à donner Bryonia lorsque les symptômes de Bryonia sont présents, et Rhus tox, lorsque le patient manifeste des symptômes nécessitant ce remède. C’est une alternance légitime…

« Vous remarquerez que ce délire est associé à de l’agitation, non seulement mentale, mais aussi physique. Le patient tourne constamment dans son lit. Il est d’abord allongé d’un coté, puis de l’autre. A un moment il est assis, à l’instant d’après il s’allonge. Vous observez alors un désir constant de bouger, et il est même possible que le patient soit soulagé par le changement de position. Parfois, nous constatons exceptionnellement, au début de la maladie, que le patient veut rester parfaitement tranquille. C’est à cause de la grande faiblesse. Il se sent parfaitement prostré. Il est indifférent à tout. Ce sentiment de faiblesse est totalement disproportionné par rapport à tous les autres symptômes. Parfois, le patient a des hallucinations. Il craint d’être empoisonné. Il ne prendra pas les médicaments que vous lui laisserez, ni la nourriture et les boissons qu’on lui offrira, car il craint que ses accompagnateurs n’aient envie de l’empoisonner. »

En somme Rhus correspond à l’état typhique caractérisé par une grande agitation. Or toute une catégorie de symptômes de Rhus qui peuvent aussi être aggravés par le mouvement, et certains cas se retrouvent clairement prostrés. C’est à ce moment que peut survenir l’indication de Bryonia, qui prend littéralement le relais.

Le cas primitivement dominé par l’agitation a évolué sous l’impulsion de Rhus et maintenant le tableau est dominé par la modalité opposée, l’aggravation par le mouvement, ce qui propulse Bryonia en avant.

Farrington nous décrit le tableau de Bryonia :

« Parfois ce délire est accompagné ou précédé d’irritabilité. L’élocution est précipitée, comme vous le constatez avec Belladonna. Au fur et à mesure que la maladie s’aggrave, un peu de lourdeur qui s’approche presque de la stupeur accompagne le sommeil. Le patient a des rêves, qui ont pour sujet l’occupation du jour. Souvent, avec ce délire, le patient souffre d’un mal de tête atroce, habituellement frontal. Si le patient est capable de vous le décrire, il vous dira que sa tête semble vouloir éclater. Il n’y a pas de meilleure manière de le décrire qu’en disant que « la tête va se fendre en deux ». Son caractère est congestif. Le visage est habituellement rouge et d’une couleur rouge foncé. Elle est intensifiée comme tous les autres symptômes du médicament, par n’importe quel mouvement de la tête et s’accompagne souvent de saignements de nez. L’épistaxis est particulièrement susceptible de survenir à trois ou quatre heures du matin et est souvent précédé d’un sentiment de plénitude dans la tête. Dans les cas très graves, vous remarquerez que le patient pose sa main sur sa tête comme s’il y avait de la douleur, et que son visage est l’expression de la douleur. Pourtant, il est tellement stupide qu’il ne se plaint que de ce qui est exprimé par ces mouvements automatiques. Un autre symptôme à noter dans ces fièvres typhoïdes, est la sécheresse des muqueuses, surtout celles de la bouche et de l’estomac. C’est le résultat d’une sécrétion déficiente. »

En aucun cas il ne s’est agi de donner mécaniquement un médicament puis l’autre mais de surveiller le changement des symptômes du cas qui, dans cette indication, appelle fréquemment la fameuse alternance.

Les justifications avancées pour pratiquer la polypharmacie proviennent aussi de citations tronquées issues d’un article datant de la période où Hahnemann était en plein révision des principes de l’homéopathie. [1] [2] Le Fondateur y mentionne les alternances de médicaments préventifs du choléra. Rappelons ici que ce n’est que dans le cadre d’une maladie épidémique[3] que l’on peut prétendre trouver l’indication de médicaments préventifs. Tout se passe comme si la prise du médicament venait saturer la réceptivité de l’organisme qui dès lors ne peut plus contracter la maladie naturelle. Dans le cas courant où la plupart des cas sont couverts par deux (ou trois remèdes), on comprendra qu’on puisse proposer de prendre une fois un médicament puis l’autre après un délai raisonnable. Il s’agit ici d’une prévention et pas d’un traitement, où il est compréhensible qu’il faille « tirer au jugé » alors que le patient n’est même pas encore tombé malade. On pourra concevoir que la force vitale du sujet ne puisse en rien être affectée par un médicament étranger à sa réceptivité et qu’aucun signe toxique ne puisse survenir à la suite d’une prise unique.

Lorsqu’il s’agit de traitement, le Fondateur parle du cuivre en page 252[4] « en le faisant alterner, selon les symptômes[5] avec veratrum album ». Il ne s’agit en aucun cas d’une alternance arbitraire de médicaments. Il est tout de même surprenant que ce passage qui figure dans les pages mêmes d’où la citation est tirée ne soit jamais mentionné !

Je voudrais conclure en notant que les mots « adeptes » ou « opinions » reviennent très souvent dans les propos de ceux qui souhaiteraient faire accréditer la thèse de la polypharmacie, or l’homéopathie n’est ni une religion ni une affaire d’opinion. Il semble vraiment que nous ayons des difficultés à recruter des personnes animées par la démarche scientifique, désireux de secourir les gens malades, mais surtout capables de faire taire leur égo pour étudier Hahnemann. Il n’est pas possible d’appeler homéopathe quelqu’un qui n’a jamais étudié sérieusement l’Organon. Et réciproquement la misère actuelle de notre profession provient exclusivement du fait que les enseignants ont perdu l’Organon de vue depuis trop de temps.

Je ne suis jamais parvenu à réfuter Hahnemann durant les 30 années que j’ai consacrées à l’étude de son travail génial. Lippe disait que des personnes normales auront besoin des mêmes 55 années qui furent nécessaires à Hahnemann pour réaliser l’Organon afin d’étudier correctement l’Organon. Il avait tout à fait raison.

Dès lors ces chicaneries nous apparaissent bien puériles à l’heure où toute la médecine est en train de s’écrouler et que le besoin pour des praticiens homéopathes sera plus grand que jamais. Je suis trop attaché à mes propres libertés pour refuser aux autres de prescrire comme ils l’entendent, mais qu’on ne cherche pas à nous faire croire que cette pratique est de l’homéopathie, ni que Hahnemann nous a montré un tel chemin.

On pourra croire aussi qu’il s’agisse de querelles de clocher. Mais hélas il n’y a, ainsi que Hahnemann l’a montré, qu’un seul chemin possible. Soit on le suit et on parvient à guérir même les cas les plus graves, soit on ne le suit pas et ce sera toujours l’échec. On ne peut donc pas tolérer que des pratiques révisionnistes se fassent passer pour l’authentique.

 

Edouard Broussalian

 

[1] L’article parut initialement en 1831 dans une petite revue allemande.

[2] cf. passages des pages 252 et 253 des « Études de médecine homéopathique », ouvrage posthume paru en 1855 qui rassemble divers articles de Hahnemann traduits en français.

[3] Voir Organon §100 et suivants.

[4] Ibid.

[5] Souligné par moi.

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