Un vieil article (2)

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Un vieil article (2)

 

Article paru dans Le Spectateur, Journal Politique, Littéraire et Industriel (Dijon)
13/09/1831 (n°119, deuxième année)
https://www.retronews.fr/journal/le-spectateur-dijon/13-septembre-1831/2259/5597670/5

Introduction, retouches, ajouts et notes par Athelas, juin 2022

 

1831.

Le choléra, sévit aux portes des pays ouest-européens. Au-delà de ces frontières précaires quelques médecins homéopathes ont été confrontés à cette terrible maladie qui n’a jamais été observée sous ces latitudes. Ils ont agi dans ces circonstances selon les principes fondamentaux immuables du seul système thérapeutique en mesure de répondre sur le champ, et en tout lieu, obtenant des succès notables. Sans se préoccuper des controverses stériles, futiles à leurs yeux, sur la causalité ou sur la nature de cette nouvelle maladie, ils ont soigné les malades avec les médicaments homéopathiques déjà éprouvés dans ces sortes de maladies présentant de graves troubles gastro-intestinaux (entre autres). Pour eux, nul besoin d’interpréter les symptômes collectés en appliquant la “logique”, forcément déterministe et réductionniste, de l’une ou l’autre théorie ou doctrine médicale (nombreuses) de l’époque. Nulle sagesse non plus, en dépit des assertions des uns et des autres, à tester de manière empirique de nouvelles drogues dont on ne connaît pas complètement les effets réels sur l’homme ‒ effets potentiellement puissants ‒ dans la souffrance générée par l’ état morbide inconnu et préoccupant du choléra-morbus.
Hahnemann qui se trouve alors à Köthen (au nord de Leipzig), reçoit régulièrement des lettres qui contiennent les rapports détaillés des cas que ces médecins ont eus à traiter. Or ce choléra se présente chez certains malades sous des formes rapidement mortelles malgré tous les efforts entrepris pour préserver la vie. Hahnemann réalise sans doute l’immense opportunité de s’imposer pour le nouvel art de guérir, alors que la médecine de l’époque s’avère complètement impuissante, quand elle n’est pas sinistre. Minutieusement il étudie les descriptions cliniques et les tableaux des malades : il s’agit de trouver, pour chaque “stade” de la maladie, un médicament véritablement homéopathique aux symptômes aigus les plus saillants de ce choléra, « qui convienne à toutes les espèces de cette épidémie entière », et qui pourra sauver encore davantage de personnes. Fin toxicologue, Hahnemann connaît surtout sur le bout des doigts les expérimentations des drogues et de diverses substances que lui et ses élèves ont menées, pour connaître leurs effets propres sur l’homme en état de santé et dès lors pouvoir les employer chez l’homme malade. Similia similibus curantur.
Le premier d’entre eux qu’il détermine sûrement sur la force de ces descriptions précises (probablement début juin 1831) est le camphre. Par chance il s’agit d’un remède commun, facilement accessible, d’emploi aisé, et selon Hahnemann inoffensif et sûr s’il est employé comme il l’indique.
Dès lors il faut aller vite et demander aux homéopathes dont il est le mentor de l’utiliser sans hésitation chez tous les malades récents. Il faut aussi informer la population (et les autres médecins qui voudront bien écouter et essayer) qu’un remède existe et doit être utilisé le plus rapidement possible sans attendre l’arrivée du médecin (car il n’est véritablement utile qu’au premier stade de la maladie, et le médecin se fera attendre.1) Ainsi entre juin 31 et février 32, une douzaine de textes de Hahnemann porteront sur le choléra et seront publiés une trentaine de fois dans plusieurs villes de l’Allemagne actuelle.2
C’est Sébastien Des Guidi qui assure la traduction française de la première publication de Hahnemann, traduction qui paraît très certainement en août 1831 sous le titre « Dissertation sur le choléra-morbus, adressée par le docteur Samuel Hahnemann à Mr le Comte S. Des Guidi ». (Des Guidi sera l’introducteur de la méthode homéopathique en France dans les années qui suivront.), probablement dans l’ignorance ou l’indifférence quasi générale. L’homéopathie à cette époque est largement ignorée dans ce pays3, le peu qu’on en connaisse est déformé, mal compris ou caricaturé. Les échos de ses succès thérapeutiques allégués, manifestement peu appréciés, au lieu de susciter un éventuel intérêt scientifique et médical, inspirent comme nous allons le voir, des opinions médisantes et ironiques exprimées la plupart du temps dans des journaux médicaux.
Nous voici en province, plus précisément à Dijon. Un journal local intitulé « Le Patriote de la Côte-d’Or », journal républicain semble-t-il, publie dans son édition du 3 septembre 1831, l’annonce suivante qui reprend quelques lignes de la traduction de Des Guidi :
« Le célèbre médecin allemand Hahnemann, inventeur de la méthode homéopathique, croit que le choléra-morbus, n’est autre chose qu’un animalcule vivant, homicide qui s’attache invisiblement à la peau, aux cheveux aux vêtements, etc., des hommes, et se communique de même d’un individu à un autre. Il recommande l’usage du camphre, qui a l’avantage inappréciable de tuer, par sa propriété de se volatiliser, tous les petits animalcules du dernier ordre. »4
Quelques jours plus tard, le 8 septembre, le même Patriote publie très sérieusement la dépêche suivante :
« Le Docteur anglais Forster a fait, à Calais, une expérience curieuse sur l’état de l’atmosphère. Un cerf-volant, auquel était attachée quelque peu de viande, a été élevé à une très grande hauteur ; il est redescendu couvert de petits insectes d’une espèce inconnue.
Le docteur, étant monté dans un ballon à la même hauteur que le cerf-volant, n’a pu récolter ni obtenir ces animalcules ; mais il a éprouvé une chaleur plus grande qu’elle n’est ordinairement à cette élévation. Il a comparé ses observations avec celles qu’il a recueillies dans les plus hautes montagnes de la Suisse, et il en a conclu que cette année il y a quelque dérangement général dans l’atmosphère, et que c’est pour cela que se propagent le choléra-morbus et les maladies épidémiques. Ces expériences rendues publiques tendent à démontrer l’inutilité des cordons sanitaires. »5
Le 13 septembre, le Spectateur, journal local concurrent et peu favorable à l’homéopathie, fait paraître un article polémique sous la plume outrée d’un auteur resté anonyme qui compte bien remettre les pendules à l’heure (à l’heure française ?). Il s’agit de l’article que nous reproduisons ci-dessous. Pour cet auteur donc, autant l’homéopathie et les animalcules ne sont qu’un tissu de « mensonges et de vieilleries que les gens sensés croyaient oubliées pour toujours », autant la médecine de Broussais est encore de loin la plus valable et « les procédés les plus propres à ramener ce liquide [le sang humain] à ses conditions de vie et de santé » devraient permettre de rétablir la santé des malades (à supposer qu’on les trouve). On se demande bien desquels il pourrait s’agir pour cette époque dépourvue de moyens sérieux d’investigations et d’analyses qui rendent maintenant tous les services nécessaires à l’allopathie moderne. Comment ne pas frémir rien que d’y penser ?
Aujourd’hui, presque 200 ans plus tard, les “légères” erreurs d’appréciation du rédacteur qu’on relève a posteriori nous font néanmoins sourire. Le traitement spécifique (Camphor) et les remèdes suivants qu’Hahnemann indiqua (Cuprum et Veratrum album) sans voir un seul patient, alors qu’il n’avait fait aucune expérience ni établi aucune théorie, permirent aux homéopathes qui les employèrent dans la foulée de sauver d’innombrables vies, et établirent la démonstration de sa prédiction si précise. Les statistiques largement en faveur du traitement homéopathique comparé aux méthodes et procédés allopathiques confirmèrent la splendide et simple réfutation par les faits de toutes les objections médicales qui lui faisaient obstruction. Quant aux populations soignées elles devinrent évidemment acquises à l’homéopathie.
Partisan convaincu de la contagion au contact des malades, Hahnemann s’opposait à la théorie sur la propagation du choléra par l’intermédiaire d’un principe atmosphérique ou d’un effluve tellurique (que Hufeland soutenait), principe ou miasme qui ne pouvait que frapper au hasard les victimes d’un endroit à un autre et qui ne permettait pas d’expliquer que les personnes isolées ne tombaient pas malades.
En juin 1831 il écrivait :
« ce médicament unique est le camphre (de Laurus Camphora ) lequel en plus de son efficacité dans le choléra possède, plus que n´importe quel autre médicament, la propriété de tuer rapidement déjà par son odeur les plus petits animaux du dernier ordre. Le miasme du choléra étant probablement un être vivant échappant à nos sens, de nature meurtrière pour l´homme, qui s´agrippe à la peau, aux cheveux et aux vêtements, passant ainsi d´une personne à l´autre, le camphre sera capable de tuer très vite et d´annihiler le miasme du choléra, libérant du miasme et de la maladie qu’il provoque la personne qui souffre, et la guérissant. »
Hahnemann connaissait peut-être les travaux microscopiques de van Leeuwenhoek ou ceux de O.F. Muller (qui fut au XVIIIe son contemporain) sur les micro-organismes, puisqu’il reprend le terme animalcula utilisé par ces scientifiques. Mais surtout il pressentait (plusieurs autres de ses textes l’attestent) le lien entre ces créatures vivantes et la maladie, au-delà d’une contagion sine materia par simple contact physique, et ce bien avant Pacini et Koch qui disposaient du matériel de laboratoire adéquat pour le prouver. Plusieurs décennies avant les bactériologistes de l’époque moderne, Hahnemann avait manifestement anticipé la condition matérielle (le germe) de la propagation du choléra. Cette seconde “prophétie” se révéla elle-aussi exacte.
Bien sûr Hahnemann commet des erreurs d’interprétation sur la localisation corporelle exacte des bacilles et sur le mode de contagion (peut-être influencé malgré lui par la théorie des miasmes (émanations malsaines), Hahnemann pensait que les personnes contaminées étaient entourées d’une sphère d’exhalaison), mais il n’était pas le seul à en faire à ce sujet !
Dans Avertissement aux philanthropes sur le mode de contagion du choléra asiatique6 daté du 24 octobre 1831, Hahnemann évoque les conditions dans lesquelles se développe la maladie :
« ‒ dans ces endroits étouffants, moisis et plein de vapeurs, comme les cales des navires, où le miasme du choléra s’est développé en un essaim énormément accru de ces organismes invisibles, infiniment petits, qui sont si mortellement hostiles à la vie humaine, et qui forment très probablement la matière infectieuse du choléra ».
Cette description, qu’on pouvait railler tout aussi bien que les petits insectes aériens du Dr Forster si l’on était pas doté comme Hahnemann d’un esprit d’une grande pénétration, est juste étonnante. Hahnemann comprend également que le choléra arrive volontiers par bateau où les conditions hygrométriques selon lui favorisent son maintien.
Si le vibrion cholérique est responsable de la maladie, bien sûr il n’est pas la maladie. Il n’en est que l’une des conditions. Et il n’agit pas non plus de manière absolue : tout le monde ne tombe pas malade, seules les personnes qui présentent une susceptibilité à la maladie le deviendront, susceptibilité individuelle qui se situe pour les homéopathes sur un plan dynamique, c’est à dire non matériel. (Organon §31)
Enfin Hahnemann préconisait des précautions de désinfection des vêtements et du linge des malades afin de prévenir toute dissémination. Il était hygiéniste bien avant l’heure. Dans son ouvrage L’ami de la santé paru en 1792 (non traduit en français), ses recommandations au sujet de la protection contre la contagion dans les maladies épidémiques révèlent une étonnante modernité puisque certaines des mesures qu’il préconise sont largement adoptées de nos jours (par exemple la propreté, la désinfection, la ventilation, l’isolement des malades).7
A partir de ce moment historique pour elle et forte de ses succès renouvelés obtenus dans le traitement des maladies épidémiques (scarlatine, fièvre jaune, diphtérie, etc.) tout au long du XIXe siècle l’homéopathie se développa rapidement dans le monde entier, malgré les calomnies, les oppositions dogmatiques, la censure, etc.

 

 

1. Toute ressemblance avec des faits et/ou des personnages existants serait purement fortuite… ou pas.
2. Voir Bibliographie de Samuel Hahnemann, une contribution au corpus hahnemannien de langue française, de Denis Fournier.
Disponible sur le site de l’Institut pour l’histoire de la médecine Robert Bosch :
3. Voir notre précédente publication sur le site de Planète Homéopathie : Un vieil article (?)
4. Le Patriote de la Côte-d’Or, édition du 3 septembre 1831
(colonne de droite, en haut)
5. Le Patriote de la Côte-d’Or, édition du 8 septembre 1831
(colonne de droite, en bas)
6. Pamphlet non traduit en français qu’on peut lire p. 756 des Lesser Writings, p.756-763
7. Voir Quelques règles hygiéniques de Hahnemann à l’épreuve du temps – Publication du Docteur Bruno LABORIER

 

 

 

Tous les échos de l’Europe ne retentissent plus aujourd’hui que du cri d’alarme des peuples qui fuient épouvantés devant le choléra, et des mesures de police sanitaire que prennent tous les gouvernements pour nous soustraire à ses atteintes si rapidement mortelles. Chacun, jusqu’au plus chétif hère, mangeant son pain noir sur son grabat, glose à sa manière sur ce qui concerne ce redoutable ennemi ; et dans tous les entretiens sur le choléra, on trouve de tout, moins le sens commun, si malheureusement rare par le temps qui court. Incertain sur sa nature, son mode de propagation, les appareils organiques qu’il lèse plus particulièrement, sur ses caractères propres, les médecins français, discrets dans leur jugement, attendent[1] avec impatience les documents qui seuls peuvent les éclairer sur un sujet d’une si haute importance et tant controversé.

C’est comme abus de la pensée, qu’ils envisagent ces systèmes anticipés dont il est 1’objet, et qui tous ne s’appuient que sur des prévisions, des faits tronqués ou mal étudiés. Puissent ces systèmes n’avoir point un jour une déplorable influence sur les déterminations de nos médecins, et ne point ajouter aux misères que nous prépare le choléra. Mais quel est donc ce fléau ? Est-ce une maladie inflammatoire des organes digestifs, comme l’est si souvent notre choléra indigène ? Ou bien est-ce une affection qui intéresse tout à la fois nos deux systèmes nerveux, celui de nos rapports extérieurs et celui de la vie nutritive, comme le pensait Cullen ? Est-il vrai que le choléra asiatique s’offre avec des symptômes fort diversifiés, et que son principe inconnu produit des maladies d’une physionomie très différente, selon la constitution des individus qu’il frappe ? En un mot, est-il nerveux chez les uns, inflammatoire chez les autres, et complexe chez beaucoup ? Le sang ne serait-il pas[2] le premier élément organique qui reçoit les impressions de la cause productrice du choléra, et une fois altéré, le principe générateur de tous les accidents de cette cruelle maladie ? Et n’est-ce point ainsi qu’on pourrait s’expliquer son protéisme[3], et la rapidité, la soudaineté même avec laquelle il donne la mort ? Cette opinion dernière jouit aujourd’hui d’une faveur incontestée parmi les bons esprits revenus du solidéisme exclusif[4]. Elle seule nous donne une explication plausible du plus grand nombre des phénomènes de ces redoutables maladies pestilentielles qui affligèrent l’Europe à diverses reprises, de la peste d’Orient [Ve-VIIe siècle], du typhus, de la fièvre jaune, et de cette éphémère sudatoire ou suette[5], qui fit de l’Angleterre un vaste cimetière. Et quelle ressemblance ne trouvons-nous pas entre ces maladies et le choléra ! N’attachons cependant qu’une importance secondaire à ces vues théoriques, car c’est surtout en médecine que l’hypothèse ne doit être admise qu’avec discrétion. Malheur à ceux qui pensent différemment, au grand détriment de leurs malades, et pour la plus grande satisfaction des desservants de la déesse Libitine[6]. Mais fut-elle vraie encore, cette opinion n’aurait point résolu toutes les difficultés qu’offrent les questions relatives au choléra. Il resterait encore à déterminer la nature du principe infectant, du mode d’altération qu’il produit dans le sang, et les procédés les plus propres à ramener ce liquide à ses conditions de vie et de santé. Que de vains efforts à faire avant que d’arriver à ces heureux résultats ?

Nos voisins d’outre-Rhin pensent différemment, et nous admirons leur hardiesse. Du fond du sanctuaire de l’homéopathie, Hahnemann, dans son orgueil satanique, a prononcé que toutes nos terreurs étaient superflues et que sa haute intelligence avait trouvé la cause du choléra et son remède[7]. Admirons en effet ce sublime génie et la profondeur de ses vues ! Il soupçonne, notons bien ce mot, car les soupçons du dieu de l’homéopathie sont la vérité, que le mal est causé par une foule de petits animalcules vivants, homicides, qui se cramponnent à la peau de 1’homme, à ses cheveux et à ses vêtements, que de là ils s’introduisent dans nos pores absorbants et exhalants, pour porter à nos plus petites molécules organiques la destruction et la mort. Bientôt, et nous l’attendons, il nous en décrira les formes, la structure, les mœurs et les amours même. Peut-être aussi qu’il nous racontera les motifs qui les ont déterminés à nous donner une triste préférence sur tous les animaux qui, comme nous, mangent, dorment et se querellent sur la terre.

Mais le remède, quel est-il ? Au camphre seul, dit Hahnemann, est réservé l’immense privilège d’être notre sauveur. ̶ Lui seul, par son extrême vaporalité ou divisibilité, peut pénétrer dans les plus petits coins de notre économie, et y tuer sans pitié les plus petits germes de ces redoutables animalcules. Plus de cordons sanitaires donc ![8] Plus de nouvelles allocations au budget pour les entretenir ! Plus de cette frayeur qui, à elle seule, tue tous les méticuleux, et mille fois pire que le choléra lui-même. Mais pourquoi faut-il que toutes ces belles promesses ne soient que des mensonges et des vieilleries, que les gens sensés croyaient oubliées pour toujours ?

Longtemps avant ce docte homéopathe, Kircher[9] avait déjà attribué toutes les maladies contagieuses à de petits animalcules avides de nos humeurs. Ce sentiment était aussi celui de Linné, qui, dans ses Amœnitates academicœ , a consigné une thèse fort curieuse sur ce sujet, intitulée : Exanthematœ vita. On avait fait justice de ces niaiseries qui, depuis nombre d’années, ne marquaient plus que dans 1’histoire de toutes les pauvretés de l’esprit humain. Comme remède, le camphre n’est pas non plus une nouveauté. Pendant un siècle , les médecins en ont abusé et surabusé dans toutes les maladies graves, les fièvres malignes, ataxiques, dans toutes les pestes et épidémies qui, à différentes époques, ont ravagé et dépeuplé l’Europe. Etmuller ne l’a-t-il point prôné dans le choléra il y a déjà bien longtemps, et les érudits ne savent-ils pas que les médecins anglais du Bengale en ont sursaturé leurs malades, jusqu’à ce qu’ils en eussent tué cinq à six millions pour l’honneur du camphre ?

Nous ne saurions louer davantage Hahnemann, lorsqu’il exalte les fumigations camphrées. Il faut toute 1’ignorance, ou la prévention [syn. préjugé] du docteur Allemand, pour ne pas savoir qu’elles n’ont que peu ou point d’action sur les objets contaminés, et que c’est seulement sur les fumigations de Carmicaëhl Smith[10], ou sur celles qu’on produit à l’aide des chlorures, qu’il faut asseoir toutes nos espérances.

Les réputations sont faciles en Allemagne. Hahnemann en fait foi. Son homéopathie fait fureur dans la patrie des Wieland, des Goethe et des Klopstock. Et cependant, il n’est pas de système établi sur des bases plus fragiles. Quelques faits isolés, quelques spéculations théoriques hasardées, des rapports faux, ou mal étudiés, en opposition avec les faits les plus positifs de la médecine d’observation, voilà les fondements mal assurés sur lesquels a bâti Hahnemann. Aussi que d’incertitudes dans la pratique des homéopathistes ! Quels déplorables abus des toxiques, employés contre tous les principes de l’expérience et du raisonnement !

L’un des coryphées de l’homéopathie est aujourd’hui en Galicie, entouré de morts et de mourons, frappés par le choléra. Savez-vous comment il traite les pauvres diables qui s’adressent à lui ? A l’un il donne la ciguë maculée, le veratrum sabadilla ; à un second, le rhus toxicodendron, ou le napel [L’Aconit] ; à un troisième, l’ellébore blanc [Veratrum album], qui, sur trente-deux, n’en a tué que douze, dit-il ; à d’autres enfin, la belladone panacée de l’ homéopathie, et les préparations cuivreuses, médicament redoutables, abandonnés par tout ce que la médecine a de sages[11]. Quels rapports, nous le demandons, existe-t-il entre tous ces agents vénéneux et la nature du choléra si souvent inflammatoire, ses phénomènes les plus saillants et les lésions organiques que démontre la ptomatopsie[12]. Si ce médecin, aux procédés expéditifs, aime les expériences et les moyens énergiques, pourquoi n’essaie-t-il pas le procédé de Dellou cité par Sauvages, qui guérissait tous les cholériontes, comme les appelaient les Grecs, à l’aide de broches de fer avec lesquelles il embrochait de part en part la chair de leurs talons ? Ils guérissaient tous, dit Dellou. Mais quelle guérison ? Ô ! Molière, Molière, où es-tu ! et quelles scènes pour ton beau génie! Disons-le sans crainte. Tous les préceptes de la sainte médecine sont ici violés avec une impudence rare. Mieux vaudraient la guerre, la peste et le choléra, qu’une horde de médecins homéopathes. Dieu garde à jamais notre pauvre France de leur système déplorable. Nous avons assez de nos maux, de nos systèmes et de leurs commentateurs insensés. Si la mort donne un jour des couronnes aux systématistes médecins qui l’auront le mieux servie, ce n’est pas à nos compatriotes qu’elles sont réservées. Les Brousseistes ont fait du mal, sans doute ; mais combien n’ont-ils pas été surpassés par les Browniens, les Rasoriens, les Tomassiniens, et par les stupides admirateurs de l’homéopathie.

 

 

Notes
  1. L’épidémie atteignit la France en mars 1832. Il s’agit de la deuxième pandémie [1826-1852, 1832-1834 en France] de choléra asiatique, après celle qui démarra en 1817 mais s’arrêta aux portes de l’Europe en Asie Mineure. Elle fit quelques 100 000 morts sur le territoire français avant de disparaître fin septembre 1831 (la population française était estimée à 33 millions d’habitants circa 1830) dont 19 000 morts rien qu’à Marseille. Charles X en exil, Hegel, Sadi Carnot et Jean-François Champollion furent quelques-uns des personnages historiques de l’époque à succomber à la maladie.). [Source Wikipédia]
  2. Le bacille du choléra ne se retrouve que dans le système gastro-intestinal, ce qu’ignoraient bien évidemment les médecins de l’époque.
  3. Protéisme : [CNRTL] tendance à se transformer, à prendre des formes variables. (de Protée)
  4. Solidisme : [CNRTL] doctrine médicale désuète qui rapportait toutes les maladies à une modification des propriétés vitales des solides [en raison d’une ou de lésions des parties solides de l’organisme]. Le solidisme attribuait les fonctions principales aux tissus et aux organes pleins.
  5. Suette anglaise : maladie fébrile contagieuse qui s’est développée sous forme de violentes épidémies en Angleterre au XVe et XVIe s. [Au XIXe s. il est question de la suette picarde.]
  6. Libitina : déesse romaine des funérailles.
  7. Hahnemann, catégorique, et qui de toute façon ne se souciait pas de plaire à quiconque, charge son traducteur français, des Guidi de prévenir d’entrée : « L’auteur fait observer que l’on ne doit employer absolument aucun autre remède que celui qu’il présente, si l’on veut être sûr de la guérison. » (Cette mention est bien visible de tous sur la couverture du livret.)
  8. L’auteur, pour nuire davantage à Hahnemann cherche à lui faire dire ce qu’il ne dit pas ! Traitement des malades et mesures sanitaires ne sont pas incompatibles !
  9. Athanasius Kircher (1602-1680) : prêtre jésuite allemand et éminent savant encyclopédique.Dans son Scrutinium Physico-Medicum Contagiosae Luis, Quae Pestis Dicitur (Examen de la peste) publié en 1658, il note la présence de « petits vers » ou « animalcules » invisibles à l’œil nu. Ceux-ci sont tellement légers que le moindre souffle d’air les emporte et qu’ils sont absorbés par la respiration ou même par les pores de la peau. Il est ainsi considéré par Fielding H. Garrison, historien de la médecine, comme « le premier à exposer en termes explicites la théorie de la contagion comme cause des maladies infectieuses ». (Wikipédia)
  10. Smyth, James Carmichael, 1741-1821, médecin écossais qui étudia les fumigations de gaz nitrique pour prévenir semble-t-il la fièvre des prisons [une sorte de typhus ?]. Dans son Avertissement aux philanthropes sur le mode de contagion du choléra asiatique, paru fin octobre 1831 Hahnemann affirme quant à lui que les fumigations de chlore n’ont strictement aucun effet sur les malades du choléra si ce n’est de les empoisonner davantage. On ne saurait le contredire.
  11. L’auteur n’a manifestement aucune connaissance de la posologie homéopathique. Sutor, ne supra crepidam. Ou alors il fait comme s’il ne la connaissait pas, ce qui est malhonnête puisque ce sont les médecins allopathes de l’époque qui utilisaient des doses héroïques et la polypharmacie.
  12. Ptomaptosie : synonyme pédant du mot autopsie, employé alors que l’auteur en appelle plus loin à Molière !

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